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Articulation clinique : symptôme d’amour raté et fantasme défensif
vendredi 10 septembre 2004, par
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Introduction
Dans la relation sexuée, la jouissance sexuelle se met en place par l’utilisation de pulsions de type "oral" ou de type "anal" [1]. Dans ce dernier cas, le psychisme s’équilibre par une oscillation jubilatoire entre un pôle de tension plaisante et un pôle de soulagement tout aussi plaisant :
- d’une part, on aura la montée d’une tension interne, développement progressif d’une tension d’amour, voire soudain coup de foudre amoureux où l’existence de l’autre provoque toute la mobilisation interne du sujet dans une mise en scène typique d’adoration idéalisante ; cette tension se focalisera autour des orifices du corps mobilisés dans cette relation ;
- d’autre part, sera recherché par le "sujet" le soulagement de cette tension dans une production sexuelle ( que le partenaire va supporter ou faciliter ), avec l’émission d’un "objet" externe libérant le sujet dans les diverses éjaculations et jaculations produites à cette occasion ; le sujet crée alors son objet sexuel adéquat.

La tension amoureuse peut manquer à surgir un certain temps pour un sujet. Elle risque alors d’apparaître tout à coup dans un symptôme douloureux d’amour raté, tension irrésistible et douloureuse à la place du plaisir d’adoration amoureuse. Ce symptôme survient par un effet de retour du refoulé à cause du mouvement de fond oscillatoire du psychisme qui finit par bouleverser les blocages locaux et aussi de façon réactionnelle par des causes actuelles diverses à apprécier au cas par cas.
Un mode de défense du sujet contre cette pénibilité du symptôme ou le risque de son surgissement, peut se construire par la création d’un fantasme permettant une émission sexuelle désamarrée de tout amour vrai. Ce fantasme nous montrera la tentative manipulatrice du sujet de rester absolument à l’abri de toute tension amoureuse possible et de la souffrance que cette tension lui amène.
Nous allons décrire brièvement ce symptôme d’amour raté et le moyen de défense fantasmatique correspondant. Ce tableau clinique est d’une grande fréquence mais ses éléments sont rarement articulés correctement. Au pire, le fantasme est valorisé et proposé comme une "solution" sexologique aggravant la tendance naturelle du sujet au déséquilibre psychique. Voir à ce propos les psychothérapies diverses où, faute de savoir reconnaître le symptôme, on va apprendre au sujet à "réaliser" ses fantasmes, c’est à dire à conforter son mode de défense !
Le symptôme d’amour raté
Une tension amoureuse se développe inexplicablement pour un sujet qui ne se préoccupe pas habituellement de relations sexuées. Mais, au lieu du plaisir qu’il pourrait escompter, c’est une illusion d’amour sous forme de tension douloureuse et insupportable qui advient, c’est à dire un symptôme.
Quel genre de symptôme peut se décoder sous cet angle ? Cela peut être tout d’abord une tension amoureuse qui doit rester platonique ou secrète, purement réflexive et sans soulagement sexuel envisageable :
- partenaire non permis socialement par les règles en vigueur d’appariement ( d’un âge trop différent ou mineur ou mettant en jeu l’interdit de l’inceste ) ;
- partenaire très déconseillé ou interdit, par exemple personne inférieure ou supérieure hiérarchique ou ennemi de classe, de clan, de nationalité ;
- personne déjà mariée, ou devant rester vierge de par son statut social ;
- personne du même sexe ou d’une religion différente dans une société intolérante ;
- partenaire impuissant ou stérile...
Cela peut être aussi le choix irrésistible d’un partenaire nécessitant pour un acte sexuel des conditions fétichistes telles qu’il ne peut que bloquer le sujet ne supportant pas les conditions égoïstes qu’amène l’autre :
- de saleté,
- de violence,
- d’exhibition,
- de pornographie,
- de partenaires multiples,
- de nécessité d’alcool ou de drogues...
Cela peut aussi mettre en jeu pour le sujet "amoureux" :
- un partenaire potentiel qui n’est pas du tout intéressé par lui
- un qui n’est pas consentant,
- un qui reste indifférent,
- un qui est même d’emblée rejetant ( par exemple qui est du même sexe et qui n’a aucun penchant homosexuel, se moquant du sujet ou le haïssant ),
- ou le sujet trouvera un partenaire qui ne peut que lui produire une jalousie intense et de la haine,
- ou cela sera une personne physiquement inatteignable, trop lointaine pour permettre une rencontre,
- ou prisonnière,
- ou en esclavage,
- ou en quasi-esclavage (prostitution),
- ou morte,
- ou d’une nature spirituelle , avec qui le sujet va développer un amour sans faille et sans espoir ( voir les tensions amoureuses insupportables des mystiques qui ne débouchent pas forcément vers un soulagement fantasmatique extatique ).

Ce qui est remarquable dans ce symptôme d’amour raté, c’est la tendance du sujet à répéter ses échecs amoureux de la même manière et à choisir ses partenaires dans une problématique souvent très voisine.
Le moyen défensif par un soulagement fantasmatique
Face au risque de souffrance amené par le symptôme d’amour raté et ses impasses, certains sujets vont développer un moyen de défense qu’ils vont essayer de rendre radical en leur permettant une production sexuelle facile afin d’éviter à toute tension interne possible d’émerger et donc à toute possibilité d’idéalisation amoureuse de se créer.

Ce moyen de défense peut avoir différents aspects :
- celui de l’imagination fantasmatique masturbatoire
- celui de la mise en scène d’un jeu de rôle pseudo-relationnel,
- ou encore la participation à un arrangement social esclavagiste.
Le fantasme masturbatoire comme moyen de défense
Dans le fantasme imaginatif, le sujet se représente une situation où , par une astuce quelconque, il nie la situation de blocage du symptôme d’amour raté en la rendant imaginairement toujours possible par un rêve éveillé auto-dirigé. Il dirige alors lui-même sa rêverie vers une transgression ou utilise du matériel pornographique adéquat pour se stimuler.
Cette mise en scène imaginaire qui le valorise totalement tout en le gardant bien à l’abri, va l’aider à se soulager de façon masturbatoire répétée puisque la seule limite est celle de sa fatigue corporelle. C’est la construction d’un auto-érotisme défensif où le narcissisme est mis à contribution de la sexualité.

Bien sûr, toute masturbation accompagnée de fantasme n’est pas forcément de ce registre. C’est le côté systématique de la méthode qui va en montrer la nature.
Ou alors, pendant l’acte sexuel, il va provoquer son éjaculation/jaculation en évoquant plus ou moins secrètement un fantasme sous la forme d’une mise en scène de dégradation de l’autre, c’est à dire de désidéalisation maximale de l’autre.
Mise en scène d’un jeu de rôle comme moyen de défense
Dans la mise en scène d’un jeu de rôle pseudo-relationnel, le sujet utilise carrément ses capacités de jeu enfantines où l’on "fait semblant" de vivre une relation sexuelle, pour créer une transgression fantasmatique des blocages amoureux, souvent fétichiste :
- utilisation d’un partenaire intéressé ou crédule ( par exemple un enfant, un handicapé mental ),
- achat des services de prostitué(es),
- participation à un groupe de volontaires pour des scénettes érotiques ou échangistes,
- utilisation d’animaux divers, de cadavres...

L’arrangement social esclavagiste comme moyen de défense
Une autre stratégie défensive peut être l’utilisation du social pour trouver un(e) partenaire censé(e) se soumettre sexuellement sans avoir besoin de tomber amoureux : le sujet deviendra un fervent supporter de coutumes où une partie de l’humanité est mise en esclavage sexuel, partie surtout féminine d’ailleurs mais aussi enfantine. Il s’agit de restes de sociétés tribales où l’on échange les femmes en se servant du prétexte d’un mythe ad hoc auquel on se plie avec ferveur et que l’on continue de soutenir envers tout en organisant la lutte contre les droits de l’homme si besoin.
On a aussi la participation soutenue ou la conversion enthousiaste à des religions ou a des sectes qui donnent un statut inférieur et de soumission aux femmes ou aux enfants quand ce n’est pas en justifiant la persistance de l’esclavage proprement dit au nom de la soumission à un dieu ou à un maître.
Cela peut être enfin la participation, par des mariages arrangés, à des manières de faire aristocratiques ou de milieux d’affaire construisant des stratégies d’alliance de pouvoir ou de commerce envers lesquelles les relations amoureuses ne sauraient déroger.

Le fantasme défensif est alors bien de croire à des relations sociales possibles contrôlant la sexualité d’où aucune tension amoureuse réelle ne peut émerger.
Bien sûr, la réapparition d’une tension amoureuse, forcément calamiteuse pour le sujet participant à de tels moyens défensifs, nous montrera son effondrement psychique en voie de réalisation. Les drames littéraires sont remplis de descriptions de telles catastrophes si on les lit avec l’outil clinique que nous venons de parcourir.

Document clinique correspondant : Roland ou le fantasme masturbatoire et esclavagiste , extrait d’un texte du marquis de Sade
Notes
[1] voir l’article : Préliminaires à la clinique de la relation sexuée : mise en place de la sexualité humaine - fétichisme - homosexualité - sexualité de groupe

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