Préliminaires à la clinique de la relation sexuée : mise en place de la sexualité humaine - fétichisme - homosexualité - sexualité de groupe
mardi 7 septembre 2004, par ©
- La relation d'objet sexuée
- Echappement à la relation dyadique
- Echappement à la construction narcissique
- Echappement aux relations familiales et sociales
- Etablissement de la relation sexuée
- « Oralité » sexuelle
- « Analité » sexuelle
- Désirs et envies
- Aspects de l'immaturité sexuelle
- Fétichisme, homosexualité, sexualité de groupe
- La logique de la clinique des relations sexuées
Pour aborder le registre de la sexualité humaine, son fonctionnement normal et ses troubles, il nous faut parler brièvement de sa formation et des singularités de son développement.
La relation d’objet, chez l’humain, a, comme corollaire, la constitution d’un sujet. Elle trouve certainement son meilleur exemple et son achèvement, dans la relation d’objet « sexuée ». Sur des bases innées, on peut dire que cette relation sexuée se conforte chez l’enfant des échecs des autres types de relations psychiques possibles. Elle s’articule à celles-ci par ce qui leur échappe, par ce qui leur reste inassimilable. Elle arrive à créer, de cette façon, un objet véritablement sexuel.

Elle échappe déjà à la relation dyadique mère-enfant fusionnelle. Car, s’il avait fusion avec l’objet, aucun sujet ne pourrait s’y construire. L’autre doit pouvoir se réduire, quelque part, à un « objet ». Il doit pouvoir se prêter volontairement, sans forçage, à cette réduction « objectale » pour qu’une distinction soit possible d’avec lui.
Il faut un échec final des relations de maîtrise réciproque de cette relation dyadique (ou des relations adultes de ce type), pour que les relations sexuées puissent s’établir. Elles nécessitent la possibilité d’un accord conscient des partenaires volontaires pour établir une telle relation.
Cette relation sexuée échappe aussi à la relation avec soi-même de l’autonomisation. Celle-ci permet la construction d’un corps propre et indépendant, pris comme un « tout » imaginaire et sans faille. Ce « tout » imaginaire crée une unité complète, par l’intérieur émotionnel ou par l’extérieur cognitif.
Pour qu’il y ait objet, il faut, au contraire, l’élaboration d’un corps incomplet, en tension d’incomplétude par des trous, des orifices. Le corps ne pourra danser avec un objet rentrant ou sortant par rapport à lui, que si ces orifices ne sont pas clos. Il faut l’échec de la clôture définitive du corps comme unité individuelle.
La relation sexuée échappe, enfin, aux relations sociales (les relations aux autres). Celles-ci déterminent, pour l’enfant, les premières relations de parenté en se confortant de l’interdit de l’inceste dont on connaît maintenant les prémices instinctuels chez les primates. La danse commune de la parenté encadre et refuse la relation sexuée pour qui n’est pas « conjoint » sexuellement, selon ses règles.
Pour que celle-ci puisse se réaliser, la danse sexuelle doit se construire comme ce qui échappe aux relations de parenté et à la nécessité totalitaire d’y participer. Il faut que celles-ci laissent la porte ouverte a de nouvelles alliances extérieures potentielles, en acceptant que la construction obtenue soit définitivement imparfaite.

En résumé, pour que se construise cette relation sexuée, il faut :
- un « autre » objectivable, capable de se prêter librement au jeu sexuel ;
- un corps en tension d’incomplétude, investissant ses orifices ;
- une danse intime possible, échappant à la parenté.
Il y a deux solutions possibles à cette équation. Un double étayage sur les pulsions « orales » et « anales » distingue, en effet, deux manières logiques d’arriver à la constitution d’une relation / distinction du sujet sexué à l’objet sexuel. Ce sont des manières complémentaires et non antagonistes . Il est illusoire de les considérer comme se suivant chronologiquement et pouvant servir à établir des « stades » de développement, comme si un « stade oral » précédait réellement « un stade anal ».
L’objet peut, en effet, être repéré d’une première façon comme ce qui crée une tension de manque pour le sujet.
Dans ce cas, c’est l’objet qui est repérable puisqu’il est à rechercher dans l’environnement, afin de l’acquérir. Il y a alors une ternarité de composants : le sujet, l’objet de l’autre et l’environnement permettant une localisation. C’est le cas de l’« oralité », où l’enfant doit arriver à repérer le sein afin de pouvoir calmer sa tension de manque. Une fois repu, il peut s’endormir et rêver à l’objet intériorisé de façon duelle, sans avoir encore besoin de l’extérieur. Une première oscillation se constitue donc entre le désir d’un « objet » en position ternaire d’un côté, extérieur à lui et pourtant l’attirant inexorablement, et le « sujet » rêvant de l’autre incorporé, identifié à son rêve et digérant tendrement son objet, jusqu’à sa disparition assimilatrice. La réapparition de la sensation de manque provoquera le réveil et la nouvelle recherche effective extérieure de l’objet, dans une action précise et élaborée.

Plus tard, quand les orifices sexuels du corps peuvent être investis correctement, cette envie « orale » se retrouvera dans le « désir sexuel » vers l’objet du désir à localiser et à attraper. Notons que l’on pourra remarquer dans les orifices sexuels les mêmes effets de « salivation » que pour la bouche, à savoir l’arrivée de sécrétions lubrifiantes féminines et de sécrétions prostatiques chez l’homme. On observera aussi la tension des organes présentant ces orifices vers l’objet à attraper, comme on le remarque pour les lèvres du nourrisson : érection chez l’homme, gonflement vulvaire et des « lèvres » ainsi que des mamelons des seins, chez la femme etc.
D’autre part, on remarquera la rêverie amoureuse qui caractérise l’inhibition et la digestion, en quelque sorte, de l’objet sexuel, avec cette dissolution progressive de l’objet internalisé. Il est important de comprendre le moment de rêverie comme un moment d’inhibition car dans la rêverie, on n’agit pas. Par contre, quand on se tourne vers l’extérieur, il faut arrêter de rêver si l’on veut pouvoir se repérer efficacement. Le fond de la rêverie est donc de croire que l’on a attrapé l’objet de l’autre et que la tension vers cet objet va pouvoir s’estomper. C’est l’amour-tendresse où l’on se ramollit.
L’orifice corporel peut aussi fonctionner d’une autre façon, comme orifice « anal » et la tension sera, cette fois-ci, de soulagement.
Si, dans l’oralité, l’objet est à incorporer, dans l’analité, il est maintenant à évacuer. Le soulagement viendra de cette sortie du corps. C’est de façon interne que l’objet est repérable, cette fois-ci, comme une sensation dérangeante éveillante et c’est sa perte qui amènera le soulagement. Cela, jusqu’à la réapparition d’une nouvelle tension interne et l’envie de s’en libérer de nouveau.
Le ternaire est donc dans cette trinité du sujet, du corps et de l’objet de tension interne, localisé avec une attention pointue et précise qui permet l’élaboration d’une mise en scène anticipant le soulagement. Cette mise en scène sexuelle n’est donc pas un rêve d’union amoureuse, mais doit permettre à l’envie de soulagement de se réaliser effectivement dans un acte sexuel.
La dualité, par contre, est cette fois-ci entre le sujet et l’objet perdu car cet objet peut être semé n’importe où par cet acte sexuel. Le soulagement est quand même là et l’acte peut être désordonné sans problème.
Ejaculations masculines et féminines, jaculations diverses, l’objet est l’objet de l’autre si l’autre se prête à, ou favorise activement, sa production et son rejet. L’envie de production d’un bébé, la reproduction, va se rattacher aussi, par là, à la sexualité.
La sexualité s’étayera donc de cette double capacité pulsionnelle. Chaque orifice du corps peut d’ailleurs se prêter finalement à chaque type de pulsion, ce qui permettra l’investissement des organes et des orifices sexuels sous ce double aspect du désir d’incorporer et de l’envie de se soulager.
Ce n’est que par pure convention pour cet exposé que nous distinguerons « désirs » et « envies », pour qualifier le mouvement à l’œuvre dans ces deux types de sexualité. Ceux-ci s’entremèlent généralement dans la réalité de façon indiscernable. Ce n’est que dans les troubles de la relation sexuée que l’on va pouvoir cliniquement au mieux les repérer.
Remarquons que, pour que ce double investissement des organes sexuels puisse se faire et que ceux-ci puissent être utilisés à ces fins, il faut que les organes sexuels soient arrivés à complet développement par le passage hormonal de la puberté. Mais, avant ce passage, l’enfant expérimente dans ses premières années de vie les autres types de relation et leurs impasses respectives. C’est donc sous cette forme qu’il va maintenir sa sexualité en surgissement, faute de mieux, tout le temps de son immaturité :
- il va la maintenir dans l’échec des relations fusionnelles d’attachement de la dyade mère-enfant ; il le fait par la construction d’un « objet » transitionnel qui est à la fois une représentation de ce lien fusionnel tout en le remplaçant et en en montrant l’échec ( et plus le doudou est « collant » et puant, et plus il marche en ce sens... ) ;
- il va la maintenir dans l’échec de la totalité narcissique de son corps ; il le fait par le biais de l’autoérotisme et de la masturbation qui marque toujours l’importance du corps propre tout en manifestant que ce corps continue d’être imparfait et que persistent des tensions irréductibles ;
- il va la maintenir dans l’échec de l’emprise des relations sociales de parenté ; il le fait par le choix privilégié d’un des membres de l’entourage, dans une sympathie affichée qui court-circuite la danse commune d’ensemble du groupe et la place que chacun est censé y suivre normalement, ce qui donne cet aspect de choix « œdipien » ; ce choix « œdipien » a bien été repéré par les psychanalystes sous la forme du complexe d’Oedipe en relation avec un mythe grec adéquat ; ce choix peut, d’ailleurs, permuter entre différents membres du groupe au gré des circonstances. En marquant sa préférence pour une relation intime particulière, il prépare la place à une possible relation sexuée tout en restant, pour le moment, dans le cadre des relations de parenté les plus proches vu son immaturité.
L’enfant maintient donc son développement sexué potentiel à travers son objet transitionnel, par son auto-érotisme et par le choix d’un partenaire œdipien, jusqu’au jour où il peut s’en libérer pour faire fonctionner enfin sa sexualité adulte. Toutefois, il peut rester fixé aux aspects juvéniles de sa sexualité, comme à un écho toujours présent de leur persistance et de l’importance qu’ils ont eu, pour lui, dans son développement :
- l’objet transitionnel se manifestera par le fétiche sexuel sous des aspects parfois très inattendus dont la présence va conditionner l’acte sexuel du sujet ; voir à ce sujet, l’article : La nature du fétiche sexuel ;
- l’auto-érotisme se maintiendra de façon importante dans l’homosexualité avec un partenaire du même sexe, celui qui présente une ressemblance persistante avec son propre corps ; l’importance accordée à des masturbations réciproques prolongées est aussi de ce registre ;
- la préférence oedipienne continuera d’être évoquée dans une sexualité de groupe ; l’investissement de l’autre restera lié de façon prépondérante à la présence d’une palette de proches ; on y voit volontiers cette permutation fréquente et opportuniste des partenaires, rappelant les brusques changements de sympathie oedipienne qu’on observe chez les enfants ; mais il y a réalisation, cette fois-ci, de la transgression des interdits sociaux par des actes réellement sexuels, ce que ne pouvait pas faire l’enfant « œdipien », obligé de rester en latence par son immaturité.
Ces manières sexuelles sont donc normales, si elles fonctionnent comme « préliminaires sexuels ». Il s’agira de tels préliminaires s’ils permettent aux désirs d’attrapage sexuel et aux envies de soulagement sexuel de quelqu’un, de se réaliser finalement avec un partenaire. Celui-ci devra être consentant à être l’objet de l’autre et à prendre l’autre comme son objet, tout en tolérant ces approches singulières ou en y participant.

Elles ne sont toutefois pas du tout nécessaires comme une érotologie de pacotille pourrait le faire croire.
Par leur aspect possiblement régressif, elles peuvent même être insupportables à certains comme un enfantillage dépassé ou comme une caricature désolante de comportements sexuels plus élaborés. La tolérance des cheminements de chacun est donc particulièrement de rigueur à ce propos.

Ces considérations vont nous permettre de mieux comprendre la logique des perturbations de la sexualité humaine, entre symptômes et adaptations pathologiques pour lutter contre l’irruption du symptôme. Car il est très difficile d’apporter une aide à ceux qui présentent des troubles à ce niveau, si l’on ne comprend pas un minimum de quoi il est question en ce cas.
Nous aborderons, en clinique, la logique des troubles du « désir » sexuel, d’une part (symptômes et adaptations pathologiques « orales » correspondantes) et la logique des troubles de l’ « envie » sexuelle, d’autre part (symptômes et adaptations pathologiques « anales » correspondantes).
Cela nous fera donc quatre grands chapitres couvrant le champ de la clinique de la relation sexuée auxquels nous renvoyons le lecteur :
- 1 ) Articulation clinique : impulsivités sexuelles à risque (traitées dans un article plus général sur les impulsivités : « Psychopathie, sociopathie, personnalité borderline »), mais aussi dans l’article : Clinique de la perversion-psychose : les crimes sexuels impulsifs
- 2 ) Articulation clinique : crises d’impuissance douloureuse et perversions sexuelles compensatrices
- 3 ) Articulation clinique : la névrose dans les relations sexuées et les symptômes de lâchage pénible en rapport
- 4 ) Articulation clinique : symptôme d’amour raté et fantasme défensif
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