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La relation d’emprise dans le soin
jeudi 14 décembre 2006, par
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« Le sentiment de notre existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non humaine l’expérience de qui a vécu des jours où l’homme a été un objet aux yeux de l’homme. »
Primo Levi, Si c’est un homme, 1947.
SOMMAIRE
- INTRODUCTION
- I. DEFINITIONS
- 1. La relation
- 2. La pulsion
- 3. L’emprise
- 4. La pulsion d’emprise
- 5. Névrose obsessionnelle et sadisme
- II. LA RELATION D’EMPRISE
- II.1. CADRE PSYCHANALYTIQUE
- 1. Du point de vue de l’instigateur d’une relation d’emprise
- 1.1. Le pervers narcissique : conformer l’autre en un identique
- 1.2. L’obsessionnel : détruire l’autre parce qu’il est différent
- 1.3. Le paranoïaque : attribuer à l’autre ses propres défaillances
- 1.4. Economie psychique de la relation d’emprise
- 2. Du point de vue de la victime d’une relation d’emprise
- 1. Du point de vue de l’instigateur d’une relation d’emprise
- II.2. MODELE SYSTEMIQUE
- 1. La violence, phénomène interactionnel
- 2. Violence punition dans la relation complémentaire
avec symétrie latente
- 2.1. Relation Complémentaire
- 2.2. Violence punition
- 2.3. Relation symétrique
- 3. Consensus implicite rigide
- 4. Caractéristiques communicationnelles de la relation d’emprise
- 4.1. Rupture des registres communicationnels
- 4.2. Langage d’injonction
- 4.3. Injonction de culpabilité et injonction de conformité
- 4.4. Langage de rétorsion et menace
- 5. Du rituel à l’état de transe
- 5.1. Rituel
- 5.2. Etat de transe
- II.3. MODELE COGNITIVO-COMPORTEMENTAL
- 1. Pratiques relationnelles ou praxis
- 1.1. Effraction
- 1.2. Captation (regard, toucher, parole, faux semblant)
- 1.3. Programmation
- 2. Expérimentation animale
- 2.1. Impuissance apprise
- 2.2. Application à l’humain
- 1. Pratiques relationnelles ou praxis
- II.4. PSYCHOLOGIE SOCIALE
- 1. Principe de réciprocité et de dette forcée
- 2. Concessions réciproques
- 3. Engagement et cohérence
- II.1. CADRE PSYCHANALYTIQUE
- III. EVOLUTION ET SEQUELLES D’UNE RELATION D’EMPRISE
- 1. Sortir de la relation d’emprise
- 2. Repérage et prévention de la violence
- 3. Violence trans-générationnelle
- IV. RELATION D’EMPRISE ET ART Littérature & cinéma
- V. APPLICATION A LA RELATION DE SOIN
- 1. Caractéristiques de la relation de soin
- 2. Facteurs de vulnérabilité à la relation d’emprise
- 2.1. Chez le soignant
- 2.2. Chez le patient
- VI. VIGNETTE CLINIQUE
- 1. Contexte et modalité des soins
- 2. Description clinique
- 3. Hypothèses psychopathologiques
- 3.1. Emprise de l’institution sur l’individu
- 3.2. Emprise de l’individu sur son entourage
- CONCLUSION
- BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
La relation d’emprise est un phénomène universel et ubiquitaire, écueil sournois et redouté qui menace toute relation humaine. L’interaction de deux ou plusieurs individus ou groupes d’individus, dans quelque milieu que ce soit, peut en effet conduire à une relation d’emprise. Celle-ci peut s’exercer, entre autres, au travers d’un pouvoir totalitaire en politique, par l’entremise de la propagande dans les médias, les dérives sectaires des religions, mais aussi dans les entreprises, les institutions, les familles, les couples et dans la sexualité à travers les situations de harcèlement, de maltraitance, d’inceste, d’abus sexuel...
Dans ce travail, nous tenterons de décrire et de comprendre ce phénomène auquel nous sommes parfois douloureusement confrontés -souvent à notre insu- au cours de notre pratique de soignants, et dont nous ne sortons jamais totalement indemnes.
Dans un premier temps, nous aborderons le phénomène de l’emprise et de la relation d’emprise dans un cadre général, au-delà du référentiel du soin, pour éviter de nous restreindre au système de pensée propre à ce milieu. Nous étayerons notre propos par des exemples empruntés à la société, avant de nous intéresser plus précisément à ce type particulier de relation dans le contexte du soin.
Nous avons volontairement choisi d’étudier la relation d’emprise dans une approche multidimensionnelle alliant des concepts issus des théories psychanalytiques, systémiques, cognitivo-comportementales et de psychologie sociale ainsi que de modèles expérimentaux animaux ou humains. Cette diversité de points de vue devrait nous permettre de réaliser une analyse décentrée et donc plus objective de la relation d’emprise. Nous éviterons ainsi l’enfermement dans les représentations et interprétations d’un cadre théorique unique.
L’intérêt de cette approche multiple est également d’échapper à la tentation d’un modèle restrictif de causalité linéaire pour mieux appréhender cette relation dans sa complexité et ses subtilités.
Nous essayerons ensuite de distinguer les facteurs qui, dans le soin, peuvent concourir à l’apparition d’une relation d’emprise, afin d’en dégager des pistes permettant de mieux prendre en charge les patients, en tenant compte de leur identité et leurs désirs, sans pour autant nous exposer à renoncer aux nôtres.
Enfin, nous conclurons ce travail par l’exposé d’une situation clinique de relation d’emprise tirée d’une hospitalisation mère-nourrisson réalisée dans le service de psychiatrie de l’enfant du C.H.U. de Besançon.
I. DEFINITIONS
Avant d’entrer dans la description de la relation d’emprise en tant que telle, il nous a paru utile de préciser l’acception de certaines notions employées dans ce travail. Nous allons donc successivement et succinctement revoir les définitions de la relation et la pulsion, puis poursuivre avec l’explicitation de l’emprise et de la pulsion d’emprise, pour enfin replacer celles-ci au sein des théories psychanalytiques du développement psychique normal de l’individu.
La relation d’emprise est un phénomène courant et pourtant encore méconnu et relativement peu décrit. Ainsi, s’est d’emblée posé le problème de la dénomination des acteurs de la relation d’emprise, de celui qui la subit et de celui qui la fait subir : victime et agresseur ? Opprimé et bourreau ?
La langue française ne possède pas de mot assez global et subtil à la fois pour qualifier l’auteur de la violence dans la relation d’emprise. Ce mot devrait signifier simultanément tous les aspects de cette agression particulière, sans pour autant déterminer un degré de violence, forcément très variable selon la situation. Aucun mot ne réunit à lui seul toutes ces notions, que seul un dieu aveugle, injuste et tout puissant pourrait entièrement représenter face à celui qui subit : initiateur, agresseur et oppresseur, conquérant et envahisseur puis occupant et propriétaire illégitime, maître et dominateur, juge arbitraire, bourreau et exécuteur, exterminateur...
La psychanalyste HIRIGOYEN décrit les situations de harcèlement moral comme une « prédation », c’est-à-dire un « acte qui consiste à s’approprier la vie ». Elle utilise les termes « agresseur » et « agressé », car il s’agit bien, même si elle est occulte, d’une violence avérée qui tend à s’attaquer à l’identité de l’autre et à lui retirer toute individualité. Elle qualifie en outre l’agresseur de « pervers », ce qu’elle associe à la notion d’abus : « ...cela débute par un abus de pouvoir, se poursuit par un abus narcissique au sens ou l’autre perd toute estime de soi, et peut aboutir parfois à un abus sexuel. »
Celui qui subit, impuissant, sans pouvoir se défendre, est concomitamment cible puis victime, coupable sans faute, martyr et supplicié, tourmenté, opprimé et assujetti, et enfin sidéré ; il est brisé, anéanti, annihilé... Il devient « proie ».
PERRONE et NANNINI, dans une vision systémique reconnaissant une part de responsabilité à chacun des deux protagonistes dans la relation, les désignent par « acteur émetteur » et « acteur récepteur ». Ces termes ne semblent pas satisfaisants : ils sont en effet trop neutres et creux pour faire ressentir toute la violence inhérente à la relation d’emprise.
Aussi, pour simplifier la lecture, tout en soulignant la possibilité de réaction de chacun des individus engagés dans une relation d’emprise, nous retiendrons les termes d’instigateur et de victime de la relation d’emprise : ces mots ne recouvrent pas entièrement la violence de la relation mais ils soulignent la possibilité de s’en défendre. L’instigateur promeut un type de relation que la victime doit pouvoir repérer et rejeter.
1. LA RELATION
Le mot relation a été créé au XVIè siècle à partir du latin relatio « récit, narration, rapport à », avec le sens d’une « différence selon le point de vue ». Il définit le « rapport d’une chose à une autre et se dit spécialement du rapport entre deux personnes ou deux choses que l’on considère ensemble et respectivement l’une à l’autre ».
La relation -entre deux ou plusieurs personnes- est définie comme le « rapport qui lie des personnes entre elles » et désigne en particulier un « lien de dépendance, d’interdépendance ou d’influence réciproque ».
Dans les domaines de la médecine, de la psychologie et en psychiatrie, elle définit le « lien qui unit le malade au monde qui l’entoure ».
2. LA PULSION
Le terme pulsion est l’équivalent de l’allemand « Trieb » introduit en psychologie par FREUD en 1905 dans Trois essais sur la théorie sexuelle. Objet de nombreuses controverses théoriques, il est actuellement surtout utilisé en psychanalyse pour désigner la poussée exercée par le somatique qui s’impose à l’appareil psychique. Il correspond au processus dynamique qui détermine l’action.
La pulsion est caractérisée par trois critères constitutifs :
- elle tire sa source d’une excitation corporelle ou état de tension,
- elle tend vers un but qui vise à supprimer l’état de tension par la satisfaction et la décharge de l’énergie investie,
- enfin, elle reconnaît un objet au travers duquel ou grâce auquel le but peut être atteint.
La frustration naît de la non accession à l’objet ou au but pulsionnel et s’accompagne d’un accroissement de la tension qui est ressentie comme un déplaisir. L’individu s’attache donc à satisfaire ses pulsions pour éviter de souffrir.
3. L’EMPRISE
Selon la neuvième édition du dictionnaire de l’académie française, le terme emprise apparaît pour la première fois au douzième siècle où il désigne une « prouesse de chevalier » au sens d’entreprise.
Forme substantivée du participe passé de l’ancien verbe entreprendre, il dérive de la contraction du verbe latin populaire impredere, qui signifie « saisir », dont la famille a laissé des mots liés notamment à l’action de saisir physiquement (prison, préhension, préhenseur, emprisonner, emprendre disparu en laissant emprise, reprendre, repreneur et reprise) ou au fait de saisir par l’esprit (apprendre, appréhender, apprenti, comprendre, compréhension, compréhensif et compréhensible).
A partir du dix-neuvième siècle, il désigne en droit administratif une atteinte portée par l’administration à la propriété privée immobilière comportant une prise de possession régulière ou irrégulière : action de prendre par expropriation, mainmise.
Par extension, le terme emprise désigne actuellement l’ascendant intellectuel ou moral exercé sur un individu ou un groupe ; il est à rapprocher des notions de domination, autorité, empire et influence, mais aussi de dépendance.
4. LA PULSION D’EMPRISE
Le terme « pulsion d’emprise » a été proposé en 1960 par GRUNBERGER pour traduire dans l’œuvre de FREUD la notion ambiguë et non fixée de « Bemächtigungstrieb ». « FREUD entend par là une pulsion non sexuelle qui ne s’unit que secondairement à la sexualité et dont le but est de dominer l’objet par la force ». Il comporte à la fois l’idée de conquête par la force, de domination contrôlée ou maîtrise et enfin de possession au sens de conservation.
Dès 1897, FREUD parle d’une cruauté instinctuelle primitive présente tant chez le petit enfant que chez l’homme sauvage, sans coloration affective ni de haine ni d’amour. Il évoque ensuite pour la première fois la pulsion d’emprise dans les Trois essais sur la théorie sexuelle en 1905. La pulsion d’emprise apparaît comme composante de l’érotisme et du stade anal du développement affectif et intellectuel de l’enfant, dans la deuxième année de vie. Elle est à la source de la cruauté infantile, qui n’aurait pas originellement pour but la souffrance d’autrui, mais simplement n’en tiendrait pas compte, se plaçant ainsi en amont de la pitié et du sadisme.
En 1913, dans La prédisposition à la névrose obsessionnelle, FREUD relie la pulsion d’emprise au couple activité-passivité dans le stade sadique anal et il lui assigne la musculature ano-rectale comme support dans une nouvelle édition des Trois essais sur la théorie sexuelle en 1915.
Au stade anal, le plaisir, étayé sur l’excrétion des selles se conflictualise : il s’agit soit de conserver les objets passés à l’intérieur de soi, soit de les expulser après destruction. L’enfant considère en effet ses selles comme une partie de lui-même qu’il peut soit expulser soit retenir. Il acquière progressivement la distinction entre dedans et dehors, soi et non soi et commence à prendre plaisir dans la manipulation relationnelle des objets extérieurs, mère ou substitut.
En effet, l’objet pulsionnel ne peut être réduit au simple boudin fécal : la mère et plus généralement l’entourage représentent également à cette époque un objet partiel fonctionnel à maîtriser et à manipuler. FREUD exprime dans la description du jeu de la bobine (« Fort-Da ») chez l’un de ses petits-enfants âgé de 18 mois, outre la symbolisation de la présence et de l’absence de la mère, un certain pouvoir relationnel sur autrui. Un autre jeu consiste par exemple à faire ramasser à l’adulte des objets qu’il a lancé. Ce pouvoir exercé sur l’autre est la condition de la reconnaissance de l’existence de celui-ci.
Le but pulsionnel du stade anal est double et comporte :
un but passif lié au plaisir auto-érotique obtenu par stimulation de la zone érogène anale grâce aux selles (objet libidinal intermédiaire),
un but actif dû à la pulsion d’emprise, dont la source est la musculature ano-rectale, par recherche de pression relationnelle sur les objets et les personnes qui commencent à se différencier.
ABRAHAM distinguera plus tard deux sous-stades successifs dans la phase anale :
la phase sadique anale expulsive où l’expulsion intempestive d’objets détruits prend la valeur de défi envers l’adulte.
la phase masochique anale rétentive qui correspond à la recherche active d’un plaisir passif lié à la rétention des matières fécales, mais aussi à un plaisir sadique, l’enfant pouvant conserver en lui ce que l’adulte considère comme précieux et attend comme cadeau.
La dimension sadique comporte deux pôles : l’enfant peut soit détruire l’objet extérieur soit le conserver en lui pour le contrôler et le manipuler. Il découvre le pouvoir qu’il a sur lui-même et sur autrui dans un sentiment de toute puissance, en même temps que la possession, les selles servant de support à la notion de propriété privée. Selon ABRAHAM, la pulsion d’emprise ne serait pas la pulsion fondamentale du sadisme anal mais n’en serait qu’une forme atténuée, caractéristique du stade anal rétentif, au cours duquel ce n’est plus la destruction de l’objet mais son contrôle qui est le but pulsionnel, impliquant donc la survie de l’objet. C’est un stade instinctuel primitif où « aucune inhibition ne freine la destruction des objets » ; « l’égoïsme est le seul maître » à ce stade où tout objet est soupçonné de vouloir prendre la place du sujet. Il s’agit alors seulement d’exercer une maîtrise protectrice sur l’objet, tous les objets (père, mère ou étranger) étant considérés comme équivalents.
La dimension masochique correspond à la recherche active de plaisir au travers d’expériences douloureuses (rétention des fèces). La fessée peut par exemple devenir, si la douleur n’est pas trop forte, source de plaisir, par déplacement de l’objet libidinal de l’anus à la peau des fesses. La punition infligée sur les fesses aboutit alors paradoxalement à l’érotisation accrue de cette zone corporelle.
La pulsion d’emprise est donc, comme nous venons de le voir, intimement liée au stade anal, et elle annonce l’émergence des composantes sadiques et masochiques dont nous décrivons le développement dans le chapitre suivant. Elle est en outre liée à la névrose obsessionnelle, organisation de personnalité caractérisée, pour la psychanalyse, par une régression-fixation au stade sadique anal.
5. NEVROSE OBSESSIONNELLE ET SADISME
Dans Pulsions et destin des pulsions en 1915, FREUD avance une première théorie sur le sadomasochisme. Il considère en premier lieu que le sadisme est antérieur au masochisme au cours du développement. Le but premier du « sadisme » -dans cette acceptation non rigoureuse qui renvoie à la pulsion d’emprise- est défini comme l’abaissement et la domination par la violence de l’objet. Il est indifférent à la souffrance de l’objet et ne vise pas à le faire souffrir. Le sadisme est une agression envers autrui dans laquelle il n’existerait pas de plaisir sexuel, il s’agit en fait de l’exercice de la pulsion d’emprise.
Le masochisme correspond au retournement du sadisme -violence contre autrui- sur la personne propre, en même temps qu’au renversement de l’activité en passivité. C’est seulement au temps masochiste que l’activité pulsionnelle s’accompagne d’une signification sexuelle : faire souffrir devient but pulsionnel. « ... La sensation de douleur aussi bien que d’autres sensations de déplaisir empiètent dans le domaine de l’excitation sexuelle et provoquent un état de plaisir pour l’amour duquel on peut aussi trouver goût au déplaisir de la douleur. » (FREUD, 1915c)
Ce retournement sur soi du sadisme comporte deux étapes : la première, qui correspond à l’attitude de la névrose obsessionnelle, où le sujet se fait souffrir lui-même ; la deuxième, caractéristique de la position masochique où le sujet se fait infliger la douleur par autrui. L’action de faire souffrir passe successivement d’un état actif, à un état intermédiaire, réfléchi, pour enfin devenir passive.
Dans ces deux retournements successifs, FREUD souligne le rôle de l’identification à l’autre dans le fantasme : si le sadique éprouve une jouissance sexuelle à provoquer de la douleur, c’est par identification à l’objet souffrant. En outre, dans la position sadique, comme dans la position masochique, la jouissance n’est pas liée à la douleur elle même, mais à l’excitation sexuelle qui l’accompagne.
En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, FREUD postule l’existence d’un conflit fondamental entre une pulsion de vie et une pulsion de mort. Il établit un parallèle avec l’opposition entre amour (tendresse) et haine (agressivité) et évoque le rôle qu’y jouent le sadisme, le masochisme et les pulsions sexuelles conservatrices de la vie.
Dans un premier temps, toute la pulsion de mort est tournée contre le sujet lui-même ; il appartient à la libido de dévier la majeure partie de cette pulsion de mort sur l’extérieur, c’est là le « sadisme proprement dit ». L’autre partie de la pulsion de mort n’est pas détournée vers l’extérieur mais reste dans l’organisme, libidinalement liée à l’excitation sexuelle, constituant ainsi un « masochisme originaire, érogène ».
La libido a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice [pulsion de mort] et elle s’en acquitte en dérivant cette pulsion en grande partie vers l’extérieur, en la dirigeant contre les objets du monde extérieur. Elle se nommerait pulsion de destruction, pulsion d’emprise, volonté de puissance. (FREUD, 1924c)
Dans un même mouvement, la pulsion de mort s’associe donc à la libido et se scinde en « sadisme et masochisme érogènes ». Le sadisme peut néanmoins se retourner contre le sujet en un « masochisme secondaire qui vient s’ajouter au masochisme primaire. »
Le couple sadisme-masochisme intervient à deux niveaux, intra et intersubjectif.
Le niveau intrasubjectif est représenté dans la dialectique qui oppose surmoi sadique et moi masochique. On l’observe également dans les perversions manifestes et la réversibilité des positions dans les fantasmes.
Au niveau intersubjectif, le couple activité-passivité se réalise dans l’opposition entre sadisme et masochisme ; il caractérise chez FREUD le déroulement de la vie sexuelle et se retrouve dans les couples phallique-castré, masculin-féminin. Par extension, il caractérise également la relation d’emprise, dans laquelle, les sujets présentent, selon le référentiel Freudien, des positions complémentaires, active et dominatrice ou passive et soumise. Pour LAGACHE, la relation intersubjective est dominée par la notion de sado-masochisme et le conflit psychique peut être compris comme un conflit de demandes.
GRUNBERGER rapproche la pulsion d’emprise de la problématique nietzschéenne des relations du maître à l’esclave ; il montre qu’il existe une finalité spécifique dans cette tendance et une nécessité secondaire d’intégration dans le courant libidinal.
Pour BERGERET, l’objet visé par la « violence fondamentale », qui est sous-tendue par la pulsion d’emprise, a un statut à la fois d’authenticité et d’imprécision : l’imprécision porte sur l’identité secondaire donc génitale de l’objet (pas encore de précision sur la différence anatomique entre les sexes) et sur l’absence d’établissement complet de l’identité primaire de cet objet. L’objet est vécu comme menaçant l’intégrité du moi ; il est pensé selon une « dialectique binaire : « zéro ou un », c’est-à-dire « moi ou rien », « l’autre ou moi », rapprochant l’autre du statut zéro. Un seul a le droit de survivre au niveau des instincts d’autoconservation. »
BERGERET affirme en outre que :
Le choix d’objet anaclitique résulte d’une prise en compte libidinale par le sujet de l’objet ancien visé par la tendance à l’autoconservation, c’est-à-dire un objet archaïque avec lequel les liens les plus ambigus continuent à se voir entretenus dans une dépendance réciproque de nature narcissique certes, mais qui conserve encore des traces non intégrées des tendances destructives et des angoisses de destruction archaïques non reprises encore dans des mouvements réellement sadiques ou masochistes. (BERGERET, 1984)
HENDRICK propose lui l’expression d’« instinct to master » pour traduire « Bemächtigungstrieb ». Il considère l’« instinct to master » comme une tendance destinée à l’autoconservation, dans tout jeu précoce de l’enfant, par un besoin de maîtrise de l’environnement. Cette tendance se verrait secondairement intégrée au service du Moi et des pulsions sexuelles. Là non plus, l’objet de la violence n’est identifié ni d’un point de vue narcissique ni d’un point de vue sexuel.
Chez DOREY, la pulsion d’emprise reste une notion ambiguë qui ne prend son sens que dans « un mode très singulier d’interaction entre deux sujets, qui ne se réduit pas à l’activité d’une seule tendance mais correspond à un agencement complexe de la relation à l’autre dont la dynamique pulsionnelle reste entièrement à préciser. » L’emprise ne prend donc son plein sens que dans le champ de l’intersubjectivité, c’est-à-dire dans la relation d’emprise.
II. LA RELATION D’EMPRISE
Nous allons maintenant aborder la relation d’emprise sous l’éclairage de différentes théories psychologiques.
La psychanalyse nous permettra d’observer les mécanismes intrapsychiques conscients et inconscients qui sous-tendent les comportements de l’instigateur de la relation d’emprise d’une part, et de sa victime d’autre part.
La théorie systémique nous fera envisager les interactions de ces deux acteurs à travers l’hypothèse d’une causalité circulaire, et non linéaire, où chacun, par ses actes, modifie le comportement de l’autre et entretient la relation d’emprise.
Nous détaillerons ensuite la mécanique communicationnelle de la relation d’emprise dans une perspective cognitiviste et comportementale étayée par l’expérimentation humaine et animale.
Nous verrons finalement les déterminants psychosociaux de la relation d’emprise.
II.1. CADRE PSYCHANALYTIQUE
DOREY distingue trois dimensions principales dans la relation d’emprise qui sont : une action d’appropriation par dépossession de l’autre, une action de domination où l’autre est maintenu dans un état de soumission et de dépendance, une empreinte sur l’autre, qui est marqué physiquement et psychiquement.
La relation d’emprise apparaît comme l’impossibilité fondamentale d’accepter l’autre dans sa différence. L’autre est nié en tant que sujet et l’idée même de son désir est intolérable ; l’autre est considéré et traité comme objet méprisé et maîtrisable : le droit d’être autre lui est refusé.
...dans la relation d’emprise il s’agit toujours et très électivement d’une atteinte portée à l’autre en tant que sujet désirant, qui comme tel, est caractérisé par sa singularité, par sa spécificité propre. Ainsi ce qui est visé, c’est toujours le désir de l’autre dans la mesure même où il est foncièrement étranger, échappant, de par sa nature, à toute saisie possible. L’emprise traduit donc une tendance très fondamentale à la neutralisation du désir d’autrui, c’est-à-dire à la réduction de toute altérité, de toute différence, à l’abolition de toute spécificité ; la visée étant de ramener l’autre à la fonction et au statut d’objet entièrement assimilable. (DOREY, 1981)
PERRONE souligne en plus le profond désarroi psychique dans lequel se trouve chacun des deux protagonistes de la relation d’emprise, qui pousse l’un à l’agression et empêche l’autre de se défendre :
En deçà de l’aspect interactif, on trouve chez chacun des partenaires une très faible estime de soi, et chez celui qui est battu un trouble important de l’identité, un sentiment de dette envers l’autre justifiant les coups, et lui faisant subir ceux-ci sans rien dire. L’acteur émetteur est souvent rigide, privé de toute empathie, imperméable à l’autre et à sa différence, sinon en ce qu’elle lui renvoie de dangereux pour sa propre existence. Il est empreint d’idées fixes, soumis à des répétitions, des types de comportement destinés à redresser tout ce qui semble différent de lui. Le déni total et le refus de reconnaissance de l’identité de l’autre montre chez celui qui est violent, un désir de modeler et de rendre son partenaire conforme, jusqu’à le briser pour le faire devenir comme il doit être : c’est-à-dire semblable à l’image qu’il a du monde. (PERRONE et NANNINI, 1997)
DOREY suppose en outre que la relation d’emprise est le fait de deux types d’organisations de personnalité, les personnalités perverse et obsessionnelle, auxquelles HIRIGOYEN ajoute les paranoïaques. Il ne s’agit pas là de stigmatiser tel ou tel type de profil de personnalité comme pathologique ou fondamentalement violent, mais de s’appuyer sur certains traits de caractères pour essayer de faire ressortir les motifs et les mécanismes de la violence. Certaines pathologies psychiatriques peuvent entraîner des comportements violents, mais dans la relation d’emprise, la plupart du temps, les individus violents ne sont pas des « malades mentaux » mais des individus « normaux » pleinement responsables de leurs actes. D’autre part, il faut souligner que la personnalité d’un individu n’est pas définitivement figée mais peut évoluer au cours du temps et que certains traits de caractères peuvent être transitoirement exacerbés au cours d’un trouble psychiatrique aigu.
1. DU POINT DE VUE DE L’INSTIGATEUR D’UNE RELATION D’EMPRISE
1.1. LE PERVERS NARCISSIQUE : CONFORMER L’AUTRE EN UN IDENTIQUE
Chez le pervers narcissique coexistent une structure de personnalité narcissique et un fonctionnement pervers.
Le terme pervers est ambigu, il renvoie en effet à deux substantifs « perversion » et « perversité » qui correspondent à des cadres théoriques et concepts cliniques bien distincts.
La perversion est une activité de nature auto-érotique qui a pour condition le déni du statut de sujet chez le partenaire (F. Pasche, 1983). La perversité au contraire est de nature destructrice et vise la réalité psychique de l’autre qui est agressé. (EY, 1989)
Pour RACAMIER, la « pensée perverse » doit s’entendre au sens de la perversité, et non de la perversion érogène.
Le terme perversion est habituellement employé, en psychanalyse notamment, pour désigner une déviation par rapport à l’acte sexuel dit « normal ». Les « perversions instinctives » ou « anomalie des instincts » désignaient, dans la nosographie psychiatrique française classique, les perversions sexuelles de même que les troubles des conduites comme l’alcoolisme, l’anorexie ou encore la boulimie. Pourtant, « [...] il est courant de parler de perversion ou plutôt de perversité pour qualifier le caractère et le comportement de certains sujets témoignant d’une cruauté ou d’une malignité particulière. » (LAPLANCHE et PONTALIS, 1967)
La perversité était considérée comme un caractère constitutif inné de la personnalité. Les « pervers constitutionnels » étaient décrits comme des sujets exempts d’arriération -au sens de déficit intellectuel- et de troubles névrotiques ou psychotiques, mais caractérisés par l’absence du sens moral, une agressivité poussée jusqu’à la malignité, une instabilité affective et sociale, une impulsivité et une tendance aux perversions instinctives. La psychiatrie contemporaine tendrait aujourd’hui et de façon abusive à désigner la perversité selon les terminologies suivantes : psychopathie ou « caractéropathie » en Allemagne et en France -en remplacement du terme classique de « déséquilibré »-, névrose impulsive en Grande Bretagne, personnalité antisociale ou dys-sociale aux U.S.A. (DSM IV et CIM10).
Néanmoins, il existe une différence fondamentale entre le pervers narcissique et le psychopathe : la violence psychopathique est impulsive, liée à une irritabilité et une agressivité permanentes ; elle peut éclater n’importe où, n’importe quand, en dépit des lois, et sans aucune limite. Le pervers narcissique dispose lui d’un meilleur contrôle émotionnel que le psychopathe ; plus manipulateur, il exerce sa violence insidieusement, ce qui lui permet de préserver son image dans la société, et souvent même d’occuper des postes de pouvoir. Sa violence est instrumentale, dirigée vers un but précis, au mépris de l’ordre et des lois.
La conduite perverse se distingue de la conduite psychopathique par son excellente adaptation à la réalité. Le pervers est même, comme on dit souvent, « sur-adapté » aux conditions sociales. Mais il existe des termes de passage entre les deux conduites. Ce sont naturellement les psychopathes sexuels qui fournissent ici les exemples : viol, exhibitionnisme, voyeurisme. (EY, 1989)
C’est donc au sens de trouble du caractère avec déficience du sens moral que je me réfèrerai en employant le mot pervers.
N’importe quel individu « normalement névrosé » peut ponctuellement et dans certaines conditions (colère dans une réaction de deuil par exemple) utiliser un processus pervers. Mais, dans un fonctionnement plus souple, il est aussi capable de passer à d’autres registres comportementaux -hystérique, phobique, obsessionnel...-. Ces mouvements pervers entraînent chez lui par la suite un sentiment de culpabilité conscient ou inconscient. Le processus pervers est ainsi un « procédé défensif, que l’on ne peut pas d’emblée considérer comme pathologique. C’est l’aspect répétitif et unilatéral du processus qui amène l’effet destructeur. » Le pervers n’agit, par contre, exclusivement que par ce mode de relation à l’autre ; il n’a accès ni au doute, ni à l’autocritique, ni aux remises en question.
Un individu pervers est constamment pervers, il est fixé dans ce mode de relation à l’autre et ne se remet en question à aucun moment. Même si sa perversité passe inaperçue un certain temps, elle s’exprimera dans chaque situation où il aura à s’engager et à reconnaître sa part de responsabilité, car il lui est impossible de se remettre en question. Ces individus ne peuvent exister qu’en « cassant » quelqu’un : il leur faut rabaisser les autres pour acquérir une bonne estime de soi, et par là même acquérir le pouvoir, car ils sont avides d’admiration et d’approbation. Ils n’ont ni compassion ni respect pour les autres puisqu’ils ne sont pas concernés par la relation. Respecter l’autre, c’est le considérer en tant qu’être humain et reconnaître la souffrance qu’on lui inflige. (HIRIGOYEN, 1998)
La perversité ne provient pas d’un trouble psychiatrique mais d’une froide rationalité combinée à une incapacité à considérer les autres comme des êtres humains. (HIRIGOYEN, 1998)
Le concept de narcissisme a initialement été développé par FREUD au sens restrictif d’une perversion sexuelle dans laquelle le sujet retourne sur lui-même l’objet de son amour ; son sens a connu ensuite de multiples variations selon les époques et les textes. Nous n’envisagerons ici le narcissisme que d’un point de vue clinique comme un « mode de relation libidinale de fonctionnement par rapport à l’autre ». (DORON et PAROT, 1991)
La personnalité narcissique est définie par une vision grandiose de soi (mégalomanie) avec un besoin irrépressible d’admiration et d’attention, une intolérance à la critique, une absence d’empathie et une indifférence à autrui. Ayant un constant besoin d’être rassuré par autrui pour ne pas se confronter à son vide intérieur, le narcissique devient dépendant de l’autre et l’utilise pour se valoriser. Le mouvement pervers se met en place quand l’affectif fait défaut, ou bien lorsqu’il existe une trop grande proximité avec l’autre. Le pervers l’agresse en le soumettant à ce qu’il redoute lui-même le plus, c’est-à-dire son propre anéantissement :
Trop de proximité peut faire peur et, par là même, ce qui va faire l’objet de la plus grande violence est ce qui est le plus intime. Un individu narcissique impose son emprise pour retenir l’autre, mais il craint que l’autre ne soit trop proche, ne vienne l’envahir. Il s’agit donc de le maintenir dans une relation de dépendance ou même de propriété pour vérifier sa toute-puissance. Le partenaire englué dans le doute et la culpabilité ne peut réagir. (HIRIGOYEN, 1998)
Le narcissisme pathologique est construit sur un vide intérieur. « Pour ne pas avoir à affronter ce vide (ce qui serait sa guérison), le Narcisse se projette dans son contraire. Il devient pervers au sens premier du terme : il se détourne de son vide (alors que le non pervers affronte ce vide) » et cherche à combler son vide dans une figure maternelle rassurante.
Le Narcisse a besoin de la chair et de la substance de l’autre pour se remplir. Mais il est incapable de se nourrir de cette substance charnelle, car il ne dispose même pas d’un début de substance qui lui permettrait d’accueillir, d’accrocher et de faire sienne la substance de l’autre. Cette substance devient son dangereux ennemi, parce qu’elle le révèle vide à lui-même. (HIRIGOYEN, 1998)
Pour RACAMIER,
Le mouvement pervers narcissique se définit essentiellement comme une façon organisée de se défendre de toute douleur et contradiction internes et de les expulser pour les faire couver ailleurs, tout en se survalorisant, tout cela aux dépens d’autrui et, pour finir, non seulement sans peine, mais avec jouissance. (RACAMIER, 1992)
La perversion narcissique correspond à l’aboutissement de ce mouvement, sa destination. Elle se définit donc comme « une façon particulière de se mettre à l’abri des conflits internes en se faisant valoir aux dépens de l’entourage. » (RACAMIER, 1992)
RACAMIER rappelle que pour chacun, au cours de son développement tout comme au cours de sa vie, certaines tâches psychiques incombent au moi :
le travail de deuil qui conduit à la découverte de l’objet,
le travail d’élaboration du conflit et de la défense qui amène à l’aménagement de la relation d’objet.
En outre, si tout travail psychique doit se faire, il peut néanmoins être soit accepté soit rejeté par le sujet. Si le moi refuse ce travail, le travail refusé sera expulsé chez autrui, « non sans avoir été dégradé en chemin » :
1. Le transport se fera de proche en proche : un parent, un enfant, un apparenté, un ami, un milieu d’appartenance ou enfin un thérapeute accueillant deviendront les portefaix. 2. L’expulsion se devra d’être active, impérieuse, pressante, utilisant des moyens difficilement parables, consistant en faire-agir ; d’où une « réponse » elle-même active, un agir de la part des portefaix mis à contribution, de gré ou de force. (RACAMIER, 1992)
Ce transport vers l’autre du travail expulsé s’accompagne de deux défenses majeures : le déni et le clivage qui nécessitent :
« - la mise hors psyché de certains processus d’origine intra-psychique ;
leur transport (auquel ne suffit pas l’identification projective) ;
et l’exécution de manœuvres complexes qui aboutissent à mobiliser l’entourage en vertu d’un faire-agir, qui va servir d’opercule à la défense et va donc en assumer le verrouillage. (RACAMIER, 1992)
Il y a « transformation de l’intrapsychique en interpsychique ». Le pervers narcissique effectue un clivage dans son moi entre deux positions inconciliables et évite tout vécu de contradiction interne en déniant qu’il en est aucune et en amenant l’autre à co-gérer ou « co-agir » son clivage.
Son travail de déni et le « co-agir » de l’autre lui permettent de vivre dans le confort, sous l’apparence de la plus parfaite innocence, tandis que l’autre -« opérateur de la fermeture du clivage »- souffre, avec perplexité, « le doute, le malaise, le tourment, le moi déchiré, l’agir au bord des lèvres ». « La perversion (perversité ?) s’établit dès lors que dans ce système parachevé, le sujet trouve à la fois son plaisir et son faire-valoir : plaisir manipulatoire et faire-valoir narcissique. » (RACAMIER, 1992)
Le pervers narcissique n’a qu’une conscience confuse des limites entre le Moi et le non-Moi. Pour pallier à son déficit narcissique, il incorpore, par un mécanisme d’introjection caractéristique du stade anal, les qualités de l’autre ; il se construit un Soi grandiose, masquant la faiblesse du moi, en dérobant à l’autre ses qualités et en niant son existence. Pour conserver une apparence de soi acceptable, il organise un « meurtre psychique » : faire en sorte que l’autre ne soit rien. Il y a « empiètement sur le territoire psychique d’autrui ». (HIRIGOYEN, 1998)
Le pervers narcissique ne peut ni percevoir ni élaborer ses conflits internes. Il ne peut se défendre de ses propres pulsions de mort, pulsions destructrices, qu’en les assouvissant, c’est-à-dire en les projetant à l’extérieur, sur un autre. La perversion apparaît ainsi comme un aménagement défensif contre la psychose ou contre la dépression. Contrairement au sadique, le pervers ne jouit pas directement de la souffrance de l’autre mais de ce qu’il puise en l’autre et de sa mise en échec. Il exerce sur l’autre son emprise, projection de sa propre souffrance, de manière non consciente. Il ne ressent pas la violence infligée à l’autre, ni sa souffrance.
Pour TORTOSA, le « narcissique à tendances perverses » est convaincu de sa supériorité, il croît vraiment être ce qu’il montre.
Pour PERRONE et NANNINI, au contraire, si le pervers est souvent rigide et privé de toute empathie, imperméable à l’autre et à sa différence, il n’en éprouve pas moins une très faible estime de lui-même.
DOREY estime que le pervers exerce électivement son emprise dans le registre érotique, sur son partenaire sexuel, mais qu’il agit de même dans toute relation à l’autre et ce de façon d’autant plus pernicieuse que c’est habilement dissimulé. C’est essentiellement par la séduction qu’opère le pervers pour s’attirer les faveurs de sa victime :
...il s’agit d’une véritable action de séparation, de détournement, de conquête qui parvient à ses fins par l’étalement de ses charmes et de ses sortilèges, c’est-à-dire par l’édification d’une illusion dans laquelle l’autre va s’égarer. Cette séduction, en fait, prend valeur de fascination. (DOREY, 1981)
RACAMIER ajoute que le pervers use de cette séduction en sens unique : il cherche à fasciner l’autre sans se laisser piéger par l’attraction que cet autre pourrait exercer sur lui.
Le pervers narcissique recherche un « amour en miroir » et pour parvenir à ses fins, il arbore le type de désir qui le caractérise et tente de révéler chez l’autre un désir équivalent ou du moins complémentaire au sien. Qu’il y arrive ou non, il suscite chez l’autre un trouble : il active chez lui un désir présent soit à l’état latent -parce qu’il veut le méconnaître, l’ignorer ou le rejeter- qu’il se voit alors obligé de prendre en considération, soit un désir conscient -maintenu réprimé- qui est ainsi sollicité, voire libéré. La victime de l’emprise ne peut rester indifférente et réagit soit en se soumettant, soit en se rebellant. Si elle se soumet, la victime est confrontée à un désir qui n’est que le reflet de son propre désir, elle subit une « captation par l’image » :
L’autre en tant qu’il est réellement prisonnier de cette séduction par l’image, se voit intimement nié dans la singularité même de son désir, dans son altérité ; son être désirant, comme tel, n’est pas aboli, mais il n’a d’existence que dans la mesure où il se maintient dans la position de double qui lui est assignée. (DOREY, 19981)
La relation d’emprise dans la perversion est « de nature essentiellement spéculaire, duelle donc non médiatisée », elle se développe entièrement dans l’imaginaire ; l’autre est aliéné, rendu étranger à lui même. Il doit être soumis, n’exister que pour être frustré en permanence ; il faut le paralyser, l’empêcher de penser afin qu’il ne prenne pas conscience du processus. Cet assujettissement permet finalement au pervers d’éviter d’entrer en relation avec cet autre dont la différence le terrifie : ...par ce processus il maintient l’autre à distance, dans les limites qui ne lui paraissent pas dangereuses. S’il ne veut pas être envahi par l’autre, il lui fait subir pourtant ce qu’il ne veut pas subir lui-même en l’étouffant et en le maintenant à disposition. (HIRIGOYEN, 1998)
Lorsque l’objet de l’emprise est vidé de sa substance, abattu par la violence qui lui est infligée, lorsque, réduit à l’état d’ustensile, il n’a plus rien d’enviable, le pervers le délaisse pour un autre. Le pervers narcissique prend à tous mais ne doit rien à personne. Pour RACAMIER, il s’agit de faire taire cette « envie prédatrice et tenaillante » décrite par M. KLEIN, « qui s’exerce avec virulence envers tout ce qui est capable de dispenser richesse psychique et créativité, à commencer par le sein maternel ». Le pervers acquière « une double immunité : conflictuelle et objectale » : « Il s’agit de se défaire de la charge plus ou moins lourde de conflits et de peines internes, et de se défaire de la dépendance plus ou moins béante envers l’objet, dispensateur à la fois de biens et de dépits. » (RACAMIER, 1992)
Pour résumer, l’emprise chez le pervers vise l’autre comme être désirant. Elle tend à la captation puis la neutralisation du désir de l’autre par une entreprise de séduction. Le pervers s’approprie ainsi le désir de la victime pour le contrôler et en retirer la substance avant de le délaisser en niant qu’il ait même pu exister.
1.2. L’OBSESSIONNEL : DETRUIRE L’AUTRE PARCE QU’IL EST DIFFERENT
L’organisation de personnalité obsessionnelle a été décrite originellement par FREUD dans son analyse de l’homme aux rats. Elle est essentiellement marquée par le conflit d’ambivalence entre amour et haine, entre soumission et révolte et par la prévalence de certains mécanismes de défense : annulation rétroactive, isolation et formation réactionnelle. Le caractère obsessionnel est sous-tendu par une régression-fixation au stade sadique anal et par une lutte intense entre le moi et un surmoi particulièrement cruel.
La personnalité obsessionnelle est caractérisée par la ponctualité, le perfectionnisme, le goût de l’ordre, la parcimonie, l’obéissance, l’autorité, l’entêtement, le sadisme, le doute, l’indécision et la psychasthénie. BOUVET y ajoute un type particulier de relations d’objets prégénitales entre l’obsessionnel et sa mère.
Sur le plan social, l’obsessionnel est conformiste, respectueux des convenances et des lois. Sur le plan personnel, il se montre exigeant, dominateur, intolérant, égoïste et avare ; il redoute les débordements émotionnels et apparaît froid et peu démonstratif. Ayant besoin de tout maîtriser, il ne supporte chez l’autre aucune singularité. Sa violence s’exerce par la contrainte et par la force, pour contrôler, modifier ou freiner tout ce qui lui est extérieur. N’usant pas de la violence physique par peur des sanctions plus que par intérêt pour autrui, sa destructivité intervient au quotidien par une pression et un contrôle incessants.
Pour DOREY,
L’obsessionnel exerce son emprise sur l’autre dans le registre du pouvoir et dans l’ordre du devoir. C’est principalement à la force qu’il a recours pour contraindre tout un chacun. Nul n’y échappe en effet pour peu qu’il établisse avec lui un rapport, même le plus distant. Son empire est totalitaire, couvrant l’ensemble de la personnalité sur laquelle il a entrepris de régner. L’autre doit agir comme il entend, lui, qu’il le fasse ; il doit penser selon des normes qu’il lui impose ; il doit désirer conformément à un schéma qu’il a tracé à son intention, adopter sa conception de l’ordre des choses, on sait où est son bien et rien ne l’autorise à en douter. (DOREY, 1981)
L’obsessionnel influence l’autre insidieusement, par un contrôle permanent et des intrusions répétées qui brisent les limites de son espace personnel et violent son intimité. Son despotisme peut être autoritaire et actif ou prendre la forme d’une résistance passive quasi insurmontable, ces deux attitudes étant le plus souvent mêlées. Il a tendance à s’opposer ou à contrarier les projets autres que les siens propres, à argumenter à l’infini et à entraver toute initiative étrangère.
Incontestablement, son but est d’immobiliser le cours des évènements, de fixer, voire même de figer ou de pétrifier ce qui est vivant, de favoriser l’inertie et ainsi d’édifier avec l’autre ou plutôt en dépit de l’autre qu’il engloutit, un monde monolithique, sans faille, qui a toutes les apparences de la mort. (DOREY, 1981)
Poussé par un désir impérieux de maîtrise totale de son environnement, l’obsessionnel cherche donc dans tout rapport avec l’autre à exercer une domination absolue. Il assure son emprise essentiellement par la force, et au besoin, si l’autre résiste, par la destruction pure et simple.
Angoissée par la menace qui pèse sur elle d’être niée dans son identité voire annihilée, la victime de l’obsessionnel peut réagir en se révoltant ou par la soumission. La révolte peut s’accompagner d’une violence contre l’obsessionnel à la mesure de celle qu’elle subit. L’acceptation de la domination aboutit, elle, à une emprise totale sur la victime, asservissement qui n’évite cependant pas que continue l’entreprise de destruction qui l’accable.
Chez l’obsessionnel comme chez le pervers, le but ultime de la relation d’emprise est l’asservissement puis l’appropriation du désir de l’autre. Cependant, il ne s’agit plus ici de capter l’autre pour le réduire à n’être qu’une image, mais davantage de l’anéantir.
Très précisément, l’objet véritable de cette action de destruction, c’est, en tant que tel, l’autre comme sujet désirant qui doit impérieusement être gommé, annulé, néantisé. [...] Par son emprise, l’obsessionnel traite l’autre comme une chose contrôlable, manipulable, parfois même négociable, c’est ainsi qu’il marque son empreinte jusqu’à ce que l’autre soit en quelque sorte comme totalement dessaisi de lui-même, habité par une force qui le dirige et le fige dans une position de servitude complète. (DOREY, 1981)
C’est la pulsion de mort qui sous-tend ce mouvement d’emprise : tournée à l’origine vers le dedans, l’obsessionnel la projette vers le dehors pour s’en protéger. Partant d’une contrainte interne menaçant le moi, il transforme la pulsion de mort par un mécanisme projectif en une contrainte pour l’extérieur. DOREY perçoit en outre dans la recherche de l’appropriation, l’action concomitante des pulsions de vie dans un but d’« unification ». Or l’unification ne devient possible ici qu’après destruction de l’autre. Pulsions de vie et de mort n’agissent donc pas de façon intriquée, ni successivement, mais conjointement pour qu’il y ait à la fois domination et mainmise, la finalité essentielle paraissant être la « fusion ».
La mise à distance, qui va jusqu’à la mise à mort, et la recherche de proximité voire de l’unité sont étroitement associées. L’obsessionnel est donc agité par des forces contraires, qui marquent sa profonde ambivalence, laquelle représente dans la théorie Freudienne un exemple privilégié de désintrication pulsionnelle.
Dans un mouvement paradoxal et contradictoire, l’obsessionnel refuse à l’autre le droit de désirer, il nie son identité et tend à l’anéantir, mais il entretient aussi le secret désir d’être reconnu par lui. Sensible à ce désir de reconnaissance, l’autre est placé dans une position tout aussi paradoxale et déstabilisante.
A cette quête impossible de l’autre, nous ne sommes pas [...] insensibles. Par ce qu’elle a de désespéré, elle rencontre en nous un écho lointain, frêle, ténu car, malgré l’action destructrice à laquelle nous sommes soumis, notre désir est quand même d’une certaine façon provoqué. (DOREY, 1981)
1.3. LE PARANOIAQUE : ATTRIBUER A L’AUTRE SES PROPRES DEFAILLANCES
Le caractère paranoïaque est défini comme un aménagement pathologique de la personnalité comportant l’hypertrophie du moi (orgueil, sentiment de supériorité), la méfiance, la fausseté du jugement, la psychorigidité et l’inadaptabilité. Méticuleux et perfectionniste, dominateur, le paranoïaque ne s’autorise que peu de contact émotionnel et redoute une trop grande proximité affective. Sa sensitivité le porte à interpréter l’attitude d’autrui comme hostile à son égard. Il se méfie de tout le monde et encore plus de ses proches, cachant ses émotions, ne se confiant jamais, de peur de se montrer faible. S’il se comporte en tyran impitoyable avec ceux qu’il considère comme inférieurs et qui doivent sans cesse justifier leurs actes, il peut par contre se soumettre, s’aplatir devant un plus puissant. Tendant vers un idéal du moi grandiose et inaccessible, sans cesse déçu, il apparaît distant, amer et froid.
FREUD définit la paranoïa, dans ses diverses modalités délirantes, par son caractère de défense contre l’homosexualité, alors que chez KLEIN, il s’agit d’un fantasme de persécution par les « mauvais objets » partiels internes.
Les sentiments de persécution, seraient pour FREUD, le résultat d’une projection : A partir de l’énoncé de base de l’homosexuel -« Moi un homme, j’aime un homme »-, qui serait d’abord nié -« Je ne l’aime pas, je le hais »-, puis inversé -« Il me hait »-. Ce qui était ressenti intérieurement comme de l’amour est perçu par le biais de cette projection, comme de la haine venant de l’extérieur. Le sujet se protège ainsi de l’irruption à sa conscience de ses désirs homosexuels inconscients. Ces sujets étant fixés au stade narcissique, l’irruption des fantasmes homosexuels ferait de la menace de castration une menace vitale de destruction du moi. « Le délire apparaît donc comme un moyen pour le paranoïaque d’assurer la cohésion de son moi en même temps qu’il rebâtit l’univers. » (POSTEL, 1991) LACAN ajoute :
...le lien établi par S. FREUD entre paranoïa et homosexualité tiendrait au rapport primitif du sujet humain à autrui, marqué par l’identification et le transitivisme [mécanisme délirant de projection d’une partie de soi-même sur une personne ou un objet extérieur]. L’autre, à la manière du double spéculaire, exercerait sa fascination. Le paranoïaque, exclu de l’ordre symbolique introduit par le signifiant du nom du père, serait maintenu captif dans cette relation duelle imaginaire. (DORON et PAROT, 1991)
Le paranoïaque, de par sa fixation au stade du narcissisme et les mécanismes projectifs qui l’animent, tend donc à attribuer aux autres les défauts qu’il refuse de voir en lui. Il se place toujours arbitrairement en position de dominer l’autre qui est constamment jugé et stigmatisé, sans aucune empathie. L’autre est mis en position inférieure et accusé de tous les maux.
Le paranoïaque prend le pouvoir par la force, tandis que le pervers utilise d’abord la séduction puis la force si la séduction n’agit plus. S’il arrive au paranoïaque d’user de violence, c’est dans un mouvement de décompensation : l’autre doit être détruit parce qu’il est dangereux. Il faut l’attaquer pour s’en protéger. Quel que soit la modalité de la violence, il en attribuera néanmoins toujours la responsabilité à l’autre, gardant de lui-même une image flatteuse, se considérant comme irréprochable alors que les autres sont mauvais.
Chez le paranoïaque, comme chez l’obsessionnel, le désir est donc annihilé par une action destructrice.
1.4. ECONOMIE PSYCHIQUE DE LA RELATION D’EMPRISE
La visée ultime de l’emprise est donc finalement, chez le pervers comme chez l’obsessionnel ou le paranoïaque, l’autre en tant qu’être de désir. Dans la problématique perverse, il y a captation et neutralisation du désir, alors que dans les problématiques obsessionnelle et paranoïaque, le désir est néantisé par une opération de destruction. Dans tous les cas, quelque soit le mode opératoire, il s’agit d’atteindre l’autre comme sujet désirant et par là de nier sa singularité et sa spécificité, de gommer toute différence.
Le désir de l’autre est intolérable car révélateur du manque d’objet qui dans la théorie Freudienne se situe à l’origine de toute angoisse. « Le surgissement de l’autre dans le champ du désir est en effet primitivement créateur et par la suite ré-activateur de l’expérience originaire de détresse », contre laquelle l’obsessionnel, le paranoïaque et le pervers, chacun à sa manière, cherchent à se prémunir.
La relation d’emprise, quelle que soit la modalité qu’elle revêt représente une véritable formation défensive, permettant d’occulter le manque dévoilé par la rencontre de l’autre. Cette organisation implique d’investir l’autre, non en tant que sujet désirant, mais en tant qu’objet garantissant une protection contre toute situation de détresse.
L’objet, ainsi considéré apparaît comme ce qui vient colmater la brèche ouverte par la perte originaire. Investir l’autre comme objet et non comme sujet, cela signifie concrètement instaurer une relation directe non médiatisée, spéculaire donc éminemment réversible, se développant pour l’essentiel dans le registre imaginaire. (DOREY, 1981)
Dans la relation d’emprise, il n’y a jamais de confrontation réelle à l’autre. La rencontre n’a pas lieu ; vécue comme dangereuse elle est soigneusement évitée. Elle est remplacée par une relation d’objet marquée par l’appropriation de l’un par l’autre et assortie d’une action de marquage de l’autre : cette relation laisse son empreinte en l’autre. Cette empreinte est à la fois symbolique, faisant figure d’« acte de propriété » et concrète par les changements imposés à l’autre. 2. DU POINT DE VUE DE LA VICTIME D’UNE RELATION D’EMPRISE
Que ce soit une personne, une famille, un groupe, un organisme ou même, pourquoi pas, une nation, [l’objet du pervers] est d’abord un ustensile, investi tant qu’il est utilisable, cajolé tant qu’il sert et qu’il se laisse séduire, honni dès qu’il se dérobe. La position qui lui est assignée : celle du nécessaire-exclu. Nécessaire comme instrument de défense et comme faire-valoir ; exclu en tant qu’objet proprement dit, disqualifié en tant que personne pensante. (RACAMIER, 1992)
C’est ainsi que RACAMIER décrit la place laissée par le pervers à la victime d’une relation d’emprise ; il ne s’agit pas de l’objet tel qu’il est réellement, mais tel que le pervers l’investit et peut le réduire par les violences qu’il lui fait subir. La victime « emprisée » est « insidieusement saisie d’un sentiment poignant de dangereuse étrangeté ». Il faut l’empêcher de penser afin qu’elle ne prenne pas conscience du processus, la paralyser, la placer en position de flou et d’incertitude. Soumise, elle n’existe plus que pour être frustrée en permanence. Prisonnière de l’instigateur, la victime n’a d’autre choix que la révolte ou la dépression dans la soumission, sauf si, avertie du danger, elle arrive à se soustraire, non sans difficulté, à l’emprise.
« A moins d’être complice [du pervers], les victimes de la perversion narcissique sont à plaindre et plus encore à protéger. » Car, comme nous l’avons vu précédemment, l’instigateur de la relation d’emprise leur refuse le droit de désirer, d’afficher leur différence, ou simplement d’être ; mais, paradoxalement, celui-ci éprouve également l’intense désir d’être reconnu et désiré par elles. Sensible à ce désir de reconnaissance, les victimes sont confrontées à leur propre ambivalence. A la fois fascinées et attirées, mais aussi agressées et déstabilisées, elles tolèrent des violences toujours plus nombreuses et insupportables.
Mais pour DOREY, ce n’est pas la seule ni la principale raison de la « complicité » que trouve l’emprise chez les victimes, et cela, bien qu’elles s’en défendent : L’activité de la pulsion de mort que nous devons supporter stimule en tout un chacun sa propre tendance autodestructrice qui le sollicite et à l’envoûtement de laquelle il doit résister ; mais la mort, elle aussi, fascine. Ainsi l’emprise de l’obsessionnel est-elle une emprise de et par la mort, de la mort distillée et envahissante. D’une mort qui résulte ici tant de l’action de Thanatos que de celle des pulsions de vie, agissant chacune pour leur propre compte, car cette tendance foncière à l’entropie, à la réduction de toute tension est, en nous, la marque du pulsionnel à l’état brut. (DOREY, 1981)
La relation d’emprise constitue une entreprise mortifère de par le dénigrement et les attaques souterraines qui y sont systématiques. Ce processus n’est possible que par la trop grande tolérance du partenaire, que les psychanalystes ont trop souvent tendance à interpréter -de manière réductrice- comme étant liée aux bénéfices inconscients, essentiellement masochistes, que la victime peut tirer de tels liens :
Il s’agit bien de masochisme, c’est-à-dire d’une recherche active de l’échec et de la souffrance, que sous tend la nécessité d’assouvir un besoin de châtiment. Une force irréductible pousse ces personnes à souffrir. (DAMIANI, 1997)
... [L’autre, en] se soumettant, accepte de participer à l’aliénation qui lui est imposée parce que, d’une certaine manière, il y trouve lui aussi sa propre satisfaction. Satisfaction d’être en quelque sorte exproprié de son désir propre, possédé par le séducteur puisqu’il est, par lui, dépossédé de ce qu’il a de plus personnel et réduit à n’être que son reflet fidèle. (DOREY, 1981)
Les sciences cognitives nous apprennent pourtant qu’il ne s’agit probablement pas seulement d’une manifestation de masochisme ou de la jouissance d’être victime mais d’une altération des moyens de défense par une agression passée (cf. infra, l’impuissance apprise). La soumission apparente de la victime n’est pas qu’un symptôme : c’est une stratégie adaptative et de survie dans une relation où l’opposition frontale à l’agresseur semble entraîner l’aggravation de la violence. Lorsqu’un individu apprend par expérience qu’il est incapable d’agir sur son environnement pour le transformer en sa faveur, il devient physiologiquement incapable d’entreprendre quelque modification que ce soit.
II.2. MODELE SYSTEMIQUE
Dans leur ouvrage, Violence et abus sexuels dans la famille, PERRONE et NANNINI décrivent les différents mécanismes qui entrent en jeu dans les violences -maltraitances d’ordre physique, sexuel et/ou psychique- au sein du milieu familial. Ils proposent une « approche systémique et communicationnelle de la violence » qui peut être élargie à tous les types de relations humaines.
1. LA VIOLENCE, PHENOMENE INTERACTIONNEL
Dans leur modèle systémique, PERRONE et NANNINI décrivent la relation qui unit l’acteur et la victime de la violence :
La violence n’est pas un phénomène individuel mais la manifestation d’un phénomène interactionnel. Elle ne trouve pas seulement son explication dans l’intrapsychique, mais dans un contexte relationnel. La violence est la manifestation d’un processus de communication particulier entre des partenaires. (PERRONE et NANNINI, 1997)
D’autre part, ils considèrent que : « les participants d’une interaction sont tous impliqués et par là même tous responsables [...] De ce fait, celui qui provoque [la violence] assume la même responsabilité que celui qui répond à la provocation. » La notion de responsabilité ne renvoie évidemment pas dans ce modèle aux domaines ni de la morale ni de la justice, mais aux actes et circonstances qui vont rendre possible la violence dans la relation.
PERRONE et NANNINI présupposent que :
[...] En principe, tout individu majeur ayant les capacités suffisantes pour une vie autonome est le garant de sa propre sécurité. S’il n’en assure pas la responsabilité, il stimule les aspects non contrôlables et violents de l’autre et ainsi entretient une interaction à caractère violent. (PERRONE et NANNINI)
Les relations humaines sont ainsi décrites comme un système transactionnel dans lequel chaque individu est responsable de sa propre sécurité et doit mettre en œuvre les moyens de se préserver. S’il laisse béantes ses défenses, il s’expose à la violence d’autrui.
Enfin, la violence n’est pas inhérente à certains individus : chacun porte en soi une part de violence, qui peut émerger, dans tel contexte ou relation, selon des manifestations ou des modalités diverses. Il existe en chaque individu un équilibre entre violence et non violence, ce ne sont pas des états qui s’excluent l’un l’autre. Cette violence intrinsèque peut s’exprimer de deux façons : sur le mode de l’agressivité, force de construction et de défense, servant à définir et à protéger son espace personnel ; ou sur le mode de l’agression, force de destruction de soi et de l’autre, qui menace et rend confuses les limites interindividuelles. La violence est ici définie comme : « toute atteinte à l’intégrité physique et psychique de l’individu qui s’accompagne d’un sentiment de contrainte et de danger. »
Cette vision dynamique de la violence ouvre des perspectives évolutives et peut être extrapolée à la relation d’emprise. Il faut néanmoins souligner que les mécanismes en jeu dans cette forme particulière de violence se mettent en place très progressivement et de manière insidieuse ; ces mécanismes, décrits ci-après, sont donc difficilement détectables, et souvent déjà engagés lorsque a lieu la prise de conscience de la situation d’emprise.
2. VIOLENCE PUNITION DANS UNE RELATION COMPLEMENTAIRE AVEC SYMETRIE LATENTE
La relation d’emprise est décrite dans la théorie systémique comme une violence punition dans une relation complémentaire avec symétrie latente.
2. 1. RELATION COMPLEMENTAIRE
La complémentarité est définie comme « un mode d’interaction relationnelle où le comportement d’un partenaire, dans une dyade, se situe en écho du comportement de l’autre et définit la relation à partir d’une différence. Père et mère, mari et femme ont des rôles familiaux et conjugaux complémentaires. » Toute relation comportant une différence peut entraîner des réponses complémentaires : supérieur hiérarchique et subalterne, persécuteur et persécuté...
Normalement, la différence de niveau n’implique pas d’iniquité. Les droits et la place de chacun doivent être respectés pour permettre l’épanouissement de chaque individu en relation. Mais dans la relation d’emprise, la complémentarité est inégalitaire avec une tendance à l’entretien des différences entre les acteurs. L’un des protagonistes se définit comme « existentiellement supérieur à l’autre, définition généralement acceptée par l’autre » et se donne le droit de lui infliger, souvent avec cruauté, une souffrance. La violence est unidirectionnelle et intime ; elle s’exerce sous la forme d’une punition : châtiment, torture, sévices, privations, humiliations, négligences ou manque de soin. L’autre est considéré et vient à se considérer lui-même comme sous-homme, « indigne, anormal ou diabolique. [...] Selon son point de vue, [il] mérite la punition et doit donc la recevoir sans révolte. [...] La différence de pouvoir entre l’un et l’autre peut être si grande que celui qui est en position basse n’a pas d’alternative et doit se soumettre contre son gré. » Dans la société, cette violence se retrouve dans les actes de torture, les génocides...
Nous sommes des esclaves, certes, privés de tout droit, en butte à toutes les humiliations, voués à une mort presque certaine, mais il nous reste encore une ressource et nous devons la défendre avec acharnement parce que c’est la dernière : refuser notre consentement. (LEVI, 1947)
2.2. VIOLENCE PUNITION
Dans la violence punition, celui qui contrôle la relation impose un châtiment à l’autre et le justifie par la constatation d’une faute, constatation que celui qui subit la violence ne remet pas en cause.
En clinique, le médecin est souvent surpris par le discours produit, par exemple, par une femme battue, réduite en esclavage, soustraite à son environnement, privée de liberté et de toute dignité, niée dans son identité qui trouve des excuses à son partenaire en s’assignant elle-même la responsabilité de la faute. Elle semble obéir à la loi :« Il faut servir le maître et se conformer à sa loi. »
Dans Histoire d’O, de Pauline REAGE, on lit par exemple :
...Lorsque René relâchait sa prise sur elle -ou qu’elle se l’imaginait- lorsqu’il semblait absent, ou s’éloignait avec ce qui paraissait être à O de l’indifférence, ou lorsqu’il demeurait sans la voir ou sans répondre à ses lettres et qu’elle croyait qu’il ne voulait plus la voir ou qu’il allait ne plus l’aimer, ou qu’il ne l’aimait plus, tout s’étouffait en elle, elle suffoquait. [...] Elle se sentait statue de cendres, âcre, inutile et damnée, comme les statues de sel de Gomorrhe. Car elle était coupable. Ceux qui aiment Dieu, et que Dieu délaisse dans la nuit obscure, sont coupables, puisqu’ils sont délaissés. Ils cherchent leurs fautes dans leur souvenir. Elle cherchait les siennes. Elle ne trouvait que d’insignifiantes complaisances, qui étaient plus dans sa disposition que dans ses actes... (REAGE, 1963)
On remarque dans ce dernier exemple que la victime de la violence punition est non seulement persuadée de mériter son sort, mais encore qu’elle y trouve, à tort, une sorte de reconnaissance alors que son identité même lui est refusée, que le droit d’être autre est dénié. Les séquelles d’une telle violence sont profondes et l’estime de soi est brisée. C’est dans son identité même -« dans sa disposition »- que la victime cherche sa faute. « Il n’existe ici qu’une faible conscience de la violence ainsi qu’un confus sentiment de culpabilité chez la personne en position haute. » (PERRONE et NANNINI, 1997)
2.3. RELATION SYMETRIQUE
Les réponses de symétrie sont au contraire fondées sur des ressemblances ou des similitudes et la « réciprocité dans les dyades en co-évolution » ; « le comportement d’un partenaire se situe en écho similaire du comportement de l’autre » : deux conjoints, deux frères, individus ou groupes au même niveau de hiérarchie.
La relation symétrique est égalitaire et la violence s’y manifeste sous forme d’échanges de coups, on parle alors de violence agression : chacun des deux partenaires peut répondre à une agression, riposter car « l’un et l’autre partenaire revendiquent le même statut de force et de pouvoir. [...] Dans la violence agression, l’identité est préservée, l’autre est existentiellement reconnu. Les séquelles psychologiques sont limitées et l’estime de soi est conservée. Il y a conscience de l’incongruence de la violence et il existe une préoccupation et une volonté de s’en sortir. » (PERRONE et NANNINI)
La relation complémentaire, a contrario, est figée. Toute l’énergie est employée à maintenir le statut relationnel dans l’immobilisme, l’acteur en position haute ne voulant pas perdre ses privilèges. La relation symétrique se définit au contraire par une grande mobilité, les partenaires devant constamment rechercher un équilibre entre eux.
La relation d’emprise correspond à une violence punition dans une relation complémentaire avec symétrie latente. Le sujet qui se trouve placé par l’autre en position basse, obligé de subir la punition, résiste malgré un rapport de force défavorable. « Même soumis à la violence, il y a désaccord et volonté de s’opposer, ce qui amplifie fréquemment l’intensité du châtiment qui vise alors à briser le noyau de symétrie. » Lorsque la situation se renverse, celui qui se trouvait en position basse cherche à dominer l’autre. La violence punition devient alors violence agression dans un rapport symétrique.
Ce type de violence s’observe par exemple au sein d’une famille dans laquelle un enfant serait victime de brutalités. Malgré la contrainte, insoumis aux pénitences destinées à le faire fléchir, il nourrit une secrète hostilité vis-à-vis de cette famille non protectrice qui lui laisse un sentiment d’injustice et d’impuissance. Rejetant cette famille, il exerce alors sa violence contre toute personne représentant l’autorité : parents, professeurs, éducateurs, policiers, juges...
3. CONSENSUS IMPLICITE RIGIDE
La description précédente permet le repérage dans une interaction de modalités violentes et non fonctionnelles qui peuvent sembler de prime abord désordonnées et absurdes. Ces violences se font pourtant selon des schèmes stéréotypés qui enferment les deux protagonistes dans une répétition identique, inlassable et incontrôlable d’un même scénario. De ce scénario se dégagent des règles communes à toutes les relations d’emprise.
Le consensus implicite rigide correspond selon PERRONE et NANNINI au cadre relationnel dans lequel se sont piégés les deux protagonistes de la violence. Il ne s’agit pas pour eux d’une volonté explicite de se battre, mais d’un engrenage interactif où, dans un accord tacite, la violence apparaît comme le seul moyen de maintenir un équilibre entre soi et l’autre. Chacun des deux protagonistes est persuadé que la violence est inéluctable et qu’il ne peut prévenir son apparition. Pourtant, cet accord tacite n’équivaut pas à l’acceptation de cette situation ; il est « une sorte de verrou relationnel, conforté par le sentiment négatif de soi » qui empêche le changement. Le consensus implicite rigide s’appuie pour chacun sur l’image négative et fragile qu’il a de soi et qui résonne avec son histoire individuelle.
Ce cadre relationnel pose des limites paradoxales qui ne protègent pas l’individu mais invitent à empiéter sur sa liberté. Les interdictions sont floues et permissives. Elles ouvrent des possibilités et des consentements à la violence plutôt que de lui opposer des impossibilités et des refus : « Tu peux dire ce que tu veux, mais tu n’insultes pas ma mère... » Au lieu de restreindre le champ du possible, cette phrase revient à proposer tout ce qu’il est autorisé par ailleurs de faire, ce qui peut se traduire par : « Tu peux m’insulter, tu peux me frapper... »
En outre, HIRIGOYEN souligne que l’absence de communication directe avec la victime pousse cette dernière à inventer et à prêter à l’instigateur des pensées ou des sentiments. Rien n’est dit, tout peut être imaginé. « Le déni du reproche ou du conflit paralyse la victime qui ne peut se défendre. »
Le consensus implicite rigide connaît de plus une unité de lieu, de temps et de thème. La violence est admise dans un territoire circonscrit dans lequel les lois universelles n’ont plus cours, « ...en rapport avec la délimitation du territoire individuel et collectif, intime et public, la frontière du dedans/dehors, la présence ou l’exclusion des tiers... » (PERRONE et NANNINI, 1997) Une femme accepterait par exemple d’être battue par son mari à l’intérieur de la maison mais, s’il venait à la frapper en public, devant ses voisins, elle s’autoriserait alors à porter plainte.
La violence intervient de manière ritualisée à un temps donné, dans une séquence chronologique prédéterminée. Par exemple, un mari frappe sa femme au moment du repas alors qu’il ne le fait jamais autrement, malgré les disputes et les dissensions.
Enfin, certains évènements ou circonstances, certains contenus communicationnels sont systématiquement les facteurs déclenchant de la violence. Dans un couple, les conjoints se battront par exemple à chaque fois qu’il sera question d’infidélité.
« Les aspects spatiaux, temporels et thématiques sont fortement chargés émotionnellement en fonction de l’histoire singulière des acteurs et de l’histoire de leur interaction. » Ce consensus, bien que très précis dans ses termes, ne fait l’objet d’aucune communication claire entre les protagonistes, d’aucune « métacommunication » ou prise de distance par rapport au conflit. « En effet, toute explication du consensus aboutirait à sortir du cadre établi et montrerait le caractère illusoire du conflit. » (PERRONE et NANNINI, 1997)
Cette organisation relationnelle extrêmement rigide est fragile. Toute modification spatiotemporelle ou thématique peut rendre caduque le contrat tacite entre partenaires et entraîner sa dénonciation. L’un des partenaires pourrait ainsi se soustraire aux contraintes de la relation d’emprise.
4. CARACTERISTIQUES COMMUNICATIONNELLES DE LA RELATION D’EMPRISE
La communication dans l’emprise prend une place prépondérante et paradoxale : il s’agit d’une illusion de communication, puisqu’elle ne poursuit pas un but d’échange et de lien mais au contraire une mise à distance et un asservissement de l’autre. Il s’agit d’une manipulation verbale et infraverbale qui génère de l’angoisse.
La relation d’emprise obéit à des règles communicationnelles singulières qui prédisposent la personne sous emprise en paralysant ses défenses. Elle vit la relation dans une sorte d’état second, de rétrécissement de la conscience. Confuse, elle perd tout sens critique ce qui permet chez elle la coexistence paradoxale d’un non consentement et d’une acceptation. C’est ce que RACAMIER dénomme le « décervelage ».
Néanmoins, comme nous l’avons décrit précédemment, une part de responsabilité peut être reconnue à chacun des deux protagonistes dans le dysfonctionnement de la relation. Aussi PERRONE et NANNINI parlent-ils d’« acteur émetteur » et d’« acteur récepteur » pour les qualifier. Ces termes, qui font référence à un phénomène interactionnel, négligent la dimension morale, contrairement aux mots « instigateur » et « victime » de la relation d’emprise que nous leur avons préférés : s’ils ne recouvrent pas toute la violence de la relation, ces mots soulignent la possibilité de s’en défendre. L’instigateur promeut un type de relation. La victime doit pouvoir le repérer et le rejeter.
4.1. RUPTURE DES REGISTRES COMMUNICATIONNELS
L’instigateur de la relation d’emprise délivre à sa victime un message au contenu double et contradictoire : il mêle douceur et brutalité, autorité et compassion, demande et menace, gratification et privation..., soit dans le même temps en usant de registres communicationnels différents (verbal et non verbal ou en décalage par rapport au contexte ou par non-dits, suggestions, allusions et sous-entendus, insinuations, mensonges, invraisemblances, ironie, sarcasmes, humiliations, injures...), soit en des temps successifs.
Le comportement de l’instigateur n’a pas de continuité, il ne peut être anticipé et devient source de perplexité et d’étonnement pour la victime. « Le changement de ton et de qualité émotionnelle empêche l’anticipation nécessaire au décodage cohérent des messages échangés. [...] Ces fréquentes ruptures dans la logique de la communication ont des effets de désorganisation et de déstabilisation sur la victime. » Celle-ci en vient progressivement à abandonner toute prétention de compréhension ; sidérée au niveau cognitif, émotionnellement perturbée, elle peut alors adopter des réponses automatisées en contradiction avec ses intérêts.
On peut prendre l’exemple d’un père incestueux qui associerait simultanément un discours de protection paternelle avec un geste de séduction envers sa fille : prenant la jeune fille par la taille de manière équivoque, il la mettrait en garde contre le comportement charmeur d’un camarade de classe.
4.2. LANGAGE D’INJONCTION
Le langage d’injonction correspond à un message à sens unique. Son contenu impératif ne tient aucun compte de l’accord volontaire et libre de celui qui le reçoit. Il y a de la part de l’instigateur une « volonté d’obtenir un résultat prédéterminé, en dehors du dialogue, des échanges de points de vue. »
Contrairement à un ordre, l’injonction ne mentionne pas clairement la notion de hiérarchie. Elle ne permet pas à la victime de s’y opposer ou de la refuser ; elle ne laisse pas de place à la révolte. « L’injonction ne laisse pas le choix, même si elle laisse un doute chez le destinataire quant à la pertinence de l’action accomplie. » (PERRONE et NANNINI, 1997)
4.3. INJONCTION DE CULPABILITE ET INJONCTION DE CONFORMITE
L’injonction peut véhiculer deux types de message : conformité et culpabilité.
L’injonction de conformité donne à la victime l’impression que la relation, telle qu’elle est définie par l’instigateur, est normale et qu’il n’a pas d’autre choix que de l’accepter. La victime doit se soumettre au système de croyance de l’instigateur. La victime ne peut pas proposer d’alternative à cette réalité imposée, sa conviction qu’elle ne peut pas changer la situation est « confortée par des réflexions sur son anormalité, incapacité ou pathologie. » Les capacités critiques de la victime sont débordées. Le pédophile dira par exemple à l’enfant qu’il abuse : « Tous les adultes font comme ça... Il n’y a rien de mal à faire cela... »
L’injonction de culpabilité entraîne chez la victime un profond sentiment de malaise car en remettant en cause la relation -bien que arbitrairement et injustement définie-, il menace le lien qui l’unit à l’instigateur voire l’instigateur lui-même. Toujours dans le cas d’un pédophile à sa victime : « La famille va se détruire à cause de toi... Tu ne voudrais pas qu’il m’arrive des malheurs... » La victime retourne contre elle-même la critique et s’abstient de toute condamnation de l’instigateur de la violence pour préserver la relation.
Les allemands sont corrects. On n’a rien à leur reprocher. S’il n’y avait pas ces terroristes [la Résistance] qui les poussent à bout, il n’y aurait pas de représailles. (MICHEL, 1975)
Cette remarque d’un cheminot français à propos d’un convoi de résistants partant en déportation montre chez celui-ci l’appropriation du message de l’occupant oppresseur à l’échelle d’une politique totalitaire enjoignant conformité et culpabilité.
L’injonction se réalise à travers les règles d’obéissance, ne pas penser pour soi même, ne pas critiquer, accepter les principes établis par le maître, faire encore plus pour mériter, accepter les critiques sans douter, faire partie de l’élite, accepter que le maître sache mieux ce qui convient à chacun... (PERRONE et NANNINI, 1997)
4.4. LANGAGE DE RETORSION ET MENACE
L’instigateur de la violence utilise concomitamment ou successivement contre sa victime la rétorsion et la menace. Si la menace annonce explicitement à la victime des représailles de l’instigateur en cas de résistance, le langage de rétorsion lui signifie que tout ce qu’elle peut entreprendre pour modifier les termes de la relation se retournera inéluctablement contre elle. La rétorsion « véhicule l’idée que le mal et ses conséquences sont occasionnés par l’action de la victime visant à se défendre. » Ce sentiment troublant et destructeur paralyse toute action ; il fige la victime dans l’effroi et le désarroi le plus complet.
PERRONE nous donne l’exemple d’un prisonnier qui serait ligoté de telle sorte que ses mouvements provoquent son propre étouffement. Il définit la rétorsion comme une « communication abusive » à l’origine des troubles psychologiques les plus importants pour la victime. Ce type de communication est celui des sectes et des organisations totalitaires.
La rétorsion s’accomplit à travers l’« invitation » à collaborer, à éviter le pire, à ne pas compliquer sa propre situation, à éviter la souffrance, à ne pas faire souffrir les autres... Les promesses de bannissement, d’exclusion de la communauté et de châtiment ultérieur font parti du même répertoire de messages. (PERRONE et NANNINI, 1997)
5. DU RITUEL A L’ETAT DE TRANSE
Nous venons d’examiner les caractéristiques de la communication et de la violence qui sont exercées dans la relation d’emprise. Si la victime adhère à cette relation dénaturée malgré elle, c’est soit parce qu’elle est contrainte par la menace ou la violence directe, soit parce qu’elle y est psychologiquement insidieusement préparée. La relation d’emprise s’inscrit dans une séquence d’actions coordonnées et prédéterminées qui concourent à sidérer les défenses de la victime et qui constituent finalement un « rituel » entre l’instigateur et sa victime.
5.1. RITUEL
Le rite correspond à un « ensemble de prescriptions qui règlent la célébration du culte en usage dans une communauté religieuse » (Dictionnaire Trésor de la langue française informatisé) ; c’est une pratique réglée, habituelle et invariable. Le rituel a un sens plus large et définit l’ensemble des règles et des rites d’une religion ou d’une organisation.
Pour PERRONE et NANNINI, le rituel permet en diminuant l’angoisse, de limiter les conflits sociaux ou intrapsychiques lors de la transition d’un état en un autre ; il est le lien entre le visible et l’invisible, l’explicable et l’inexplicable. Le rituel est un organisateur de la relation, dans la société comme entre deux individus. Il agit sur l’individu à plusieurs niveaux :
Les ritualisations ne sont pas seulement des évocations ou des répétitions mais des réactualisations, des réitérations de messages ancestraux et communautaires ; c’est à une mémoire de type analogique que le rituel fait appel, c’est-à-dire aux métaphores, symboles... (PERRONE et NANNINI, 1997)
Le rituel imprime d’un même coup le contenu et le contexte du message dans la relation. Ainsi, la réitération d’un acte implique-t-elle intrinsèquement l’adhésion à celui-ci : c’est pour le participant l’acceptation de l’acte et la confirmation de l’appartenance au groupe auquel il renvoie. Le rituel mobilise en effet une mémoire partagée par tous les individus du groupe et invite l’individu à se conformer aux valeurs et mœurs en vigueur dans ce groupe.
Les rituels régissent tous les groupes humains : religieux, politiques, professionnels, éducatifs, familiaux, amicaux, amoureux... Ils sont les médiateurs des relations humaines dans les situations de rencontre, d’initiation, d’intégration, de croissance, de changement...jusqu’à la séparation ; ils évitent aux individus la confrontation directe à leurs semblables, aux émotions de ceux-ci et aux leurs, cette confrontation étant génératrice d’angoisse et porteuse de destruction.
Qu’ils soient collectifs ou entre deux personnes seulement, privés ou publics, les rituels s’inscrivent dans une relation significative et stable dans la durée. Ils assoient le sentiment d’appartenance, ils harmonisent et organisent entre eux les individus, ils entretiennent les liens entre individus dans la durée. Par leur médiation, la relation acquière un cadre permettant des économies de temps et d’énergie pour les individus, notamment dans les changements de registre communicationnel. C’est par exemple, les gestes et comportements que chaque partenaire peut employer pour proposer à l’autre une relation sexuelle.
Les rituels peuvent provoquer dans certains cas des modifications psychologiques voire physiologiques profondes chez les participants. La caractéristique de la relation d’emprise est, comme pour l’hypnose, d’amener par un rituel délibéré ou non, le sujet à un état altéré de conscience avec perte du sens critique, ce qui constitue l’état de transe.
Loin d’être toujours consentie, la participation au rituel peut être entière sans être pour cela volontaire : la non-adhésion n’invalide pas le rituel. La finalité, l’efficacité du rituel n’est pas liée à l’engagement volontaire : la participation, au moins au départ, peut même être imposée par la force (cf. secte...). La validation du rituel peut être basée justement sur la participation sans alternative, sans nécessité de consentement. (PERRONE et NANNINI, 1997) Ces phénomènes sont observables dans les mécanismes sectaires, dans les techniques de propagande politique ou commerciale, dans les relations amoureuses ou de séduction, etc.... et bien sûr dans les relations de soin à travers le « transfert ».
PERRONE et NANNINI distinguent ainsi des rituels « consensuels » et « non consensuels ». Dans les « rituels consensuels », l’expression de la volonté de participer aux actes est exigée pour l’inclusion dans le rituel. Dans les rituels « non consensuels », dont fait partie la relation d’emprise, la participation seule est nécessaire, en dépit du consentement ou contre celui-ci, pour l’accomplissement du sens et de la finalité du rituel, quitte à utiliser pour y parvenir la contrainte physique ou morale.
PERRONE et NANNINI estiment enfin « ...que le rituel est une forme de communication qui transmet des messages en laissant des empreintes difficiles à oublier. La force du rituel provient de l’état de conscience particulier des personnes qui participent au rituel. »
5.2. ETAT DE TRANSE
Dans la littérature, le terme « transe » désigne une « inquiétude ou [une] appréhension extrêmement vive » alors que, dans le domaine du spiritisme -où il renvoie à l’hypnose- il correspond à l’« état du médium dépersonnalisé comme si l’esprit étranger s’était substitué à lui. » (Dictionnaire Robert, 2003)
Cet état est décrit dans certaines cérémonies religieuses (extase), il est présent dans les cultures traditionnelles chamaniques des cinq continents (vaudou, chamanisme, rêve lucide...) mais aussi dans les grandes religions mono- ou polythéistes à travers les expériences mystiques. La transe fait partie intégrante de ces systèmes de croyances ou mythes, réalisant l’interface entre mondes réel et sacré ou divin.
En psychopathologie, le terme transe est défini ainsi :
Etat modifié de conscience, caractérisé par une réduction de la sensibilité aux stimulations, une altération ou même une perte transitoire du contact avec le milieu extérieur, la substitution de comportements automatiques à une activité volontaire et une fréquente exaltation avec euphorie donnant au sujet l’impression qu’il est transporté hors de lui-même et du monde réel. (POSTEL, 1998)
A cet état de conscience altéré, caractérisé par une diminution du seuil critique et des modifications psychosomatiques s’ajoute une focalisation de l’attention.
La transe se retrouve ainsi dans l’hystérie et l’hypnose, mais, la plupart du temps, elle est directement induite par des suggestions hypnotiques, l’absorption de drogues psychodysleptiques (alcool, L.S.D., peyotl, ecstasy...) ou la pratique assidue de techniques de méditation (zen, yoga...).
Ernest ROSSI a décrit des phénomènes hypnotiques naturels qui se produisent chez chacun d’entre nous dans la vie quotidienne : c’est la « transe commune », sorte d’état auto hypnotique spontané qui survient lors d’activités répétitives et prolongées, par exemple chez l’automobiliste étonné d’être déjà arrivé à destination après un voyage de plusieurs centaines de kilomètres, chez le jogger matinal ou l’internaute navigant sur la toile durant des heures sans s’en apercevoir... Cet état hypnotique physiologique apparaît également de manière cyclique au cours de l’état de veille selon des « cycles ultradiens », toutes les quarante cinq minutes environ.
FREUD, inspiré par les théories de BREUER sur l’état hypnoïde, a utilisé l’état de transe dans l’hypnose directive, au début de son exercice, comme vecteur entre les diverses instances intrapsychiques, avant de le rejeter parce qu’il lui semblait trop autoritaire et suggestif. L’hypnose est néanmoins toujours en usage dans les psychothérapies Ericksonniennes.
En somme, malgré la diversité des situations dans lesquelles on la rencontre, la transe présente des caractéristiques communes, seul change son médiateur. Le sujet en transe entre a priori dans une relation complémentaire avec son partenaire et se place dans une position hiérarchique inférieure. La transe est un processus psychique de transition, qui suspend le temps et l’identité d’un sujet. Cette suspension de conscience peut se produire dans une relation consensuelle avec un objectif psychothérapique, religieux ou de démonstration (spectacle de magie) ou de manière non consensuelle lors d’un envoûtement ou d’une relation d’emprise.
L’emprise se caractérise par l’influence qu’a l’instigateur sur sa victime, à l’insu de celle-ci. Dans d’autres situations inégalitaires, la victime perçoit que malgré sa résistance, elle est dominée, violentée, mais si la situation n’a pas d’issue, parce que l’autre est plus fort, elle conserve néanmoins son sens critique. Dans la relation d’emprise, la domination n’est pas explicite, la victime subit la mainmise de l’autre, est colonisée insidieusement, par la force et /ou la séduction, sans se rendre compte qu’elle perd peu à peu son identité. La victime a conscience de participer à la relation, mais la nature de cette relation lui échappe.
La victime ignore les conditions de sa mise sous emprise : elle ne perçoit pas les manœuvres de l’instigateur ni ses intentions, celui-ci renvoyant toujours une image spéculaire, péremptoire et trompeuse. La victime se trouve dans un état de fascination devant l’instigateur : hypnotisée, elle entre en état de transe.
II.3. MODELE COGNITIVO-COMPORTEMENTAL
Après avoir décrit les rouages interactionnels qui lient les deux acteurs d’une relation d’emprise, intéresserons-nous plus particulièrement aux caractéristiques internes de la communication qui permettent à l’instigateur de prendre l’ascendant sur sa victime.
Dans un premier temps, nous détaillerons les éléments du comportement et du discours propres à l’instigateur, et dans un deuxième temps, à partir de données tirées de l’expérimentation animale et de son application à l’homme, nous exposerons les mécanismes cognitifs qui enferment la victime dans le cercle vicieux de l’emprise.
1. PRATIQUES RELATIONNELLES OU PRAXIS
PERRONNE et NANNINI décrivent la création d’un état d’emprise, c’est-à-dire, les mécanismes de la séduction perverse en y distinguant trois pratiques relationnelles ou praxis spécifiques : l’effraction, la captation et la programmation.
1.1. EFFRACTION
L’effraction est un terme juridique qui désigne le bris de clôture, la fracture de serrure effectués avec violence par un voleur pour pénétrer dans une propriété publique ou privée et en dérober le contenu. Au sens figuré, c’est la violation d’un domaine réservé, mental religieux ou artistique. (Trésor de la langue française informatisé)
L’effraction est donc la pénétration par la force, l’incursion au-delà des limites d’un territoire ; elle représente le préalable à l’envahissement et l’annexion, c’est le début de la prise de possession.
Dans les pratiques chamaniques, les victimes d’envoûtement sont dépossédées de leur corps et de leur esprit. Le sorcier s’empare d’elles dans les domaines réels -objets appartenant à la victime (tissu, mèche de cheveux...) ou la représentant (poupée vaudou)- et fantasmatiques (« rituel de possession »).
La brèche une fois ouverte ne se refermera pas facilement, l’effraction laisse la clôture individuelle béante, le sujet sans défense. Une personne non possédée se sent entière, pleine et pure, avec des limites marquant sa différence à autrui. Avec l’effraction, le sorcier montre à la victime que son enveloppe est percée et qu’elle ne peut plus maintenir la différenciation entre soi et l’autre. (NATHAN, 1988)
L’instigateur de la relation d’emprise force l’intimité de sa victime par ses indiscrétions. Il envahit son psychisme, colonise son imaginaire. En s’attaquant à l’enveloppe qui délimite et protège la victime, à sa représentation du dedans et du dehors, du soi et du non-soi, il détruit son sentiment d’intégrité individuelle. Il rend floue la distinction entre soi et autre, entre sujet et objet ; il rend caduque la notion d’identité. Il fragilise également les relations de la victime avec son environnement, par manipulation, déstabilisation et dénigrement. Enfin, en prédateur, il l’isole du groupe pour l’affaiblir avant de la mettre à bas.
1.2. CAPTATION
La captation désigne la prise de possession, l’action de s’emparer physiquement de quelque chose, et, en psychologie, la tendance qu’ont certains sujets à chercher à s’accaparer de façon exclusive une personne, son affection. Elle fait également référence à l’ensemble des manœuvres et des ruses destinées à obtenir un bien d’une personne physique ou morale. (Trésor de la langue française informatisé)
La captation telle que la décrit NATHAN dans Le sperme du diable, correspond donc à l’appropriation de l’autre, dans le sens d’une attirance, pour gagner sa confiance, fixer son attention et le priver de sa liberté. Tous les registres sensoriels peuvent être utilisés par l’instigateur pour piéger sa victime : le regard, le toucher, la parole et le faux-semblant. On peut remarquer, selon l’hypothèse dégagée par FERRANT d’après l’œuvre de FREUD, que la captation utilise l’ensemble fonctionnel de l’« appareil d’emprise » : main-œil-bouche.
Si, pour une meilleure compréhension, ces modalités sont décrites séparément, elles n’en sont pas moins intimement liées et interdépendantes dans la réalité. Elles coexistent ou se succèdent mais sont toujours associées et se renforcent mutuellement. Par exemple, dans une situation de pédophilie :
Lorsque le corps de l’enfant est soumis à des stimulations sensorielles abusives, la parole accompagne les gestes pour détourner l’attention et créer de la confusion afin de bloquer le sens critique, menacer ou persuader avec l’objectif d’annihiler toute résistance. (PERRONE et NANNINI, 1997)
Le regard est le moyen le plus subtil et le plus insaisissable des procédés de captation ; il peut être chargé d’une émotion intense, faire surgir des affects ou des résonances incontrôlables. Son interprétation reste incertaine, équivoque ; on peut se méprendre ou du moins douter de sa signification, sa destination, son intentionnalité. « Pour celui qui est l’objet du regard, plus le regard est soutenu et chargé, plus le doute accompagne son expérience subjective et plus le trouble sera grand. » (PERRONE et NANNINI, 1997)
C’est en le remettant dans son contexte (lieu, temps, nature de la relation) qu’on peut lui attribuer un sens, mais toute discordance ou incongruité peut être source de perplexité et de confusion.
L’intensité du regard, son insistance et sa durée jouent un rôle déterminant. De façon naturelle, on ne peut soutenir indéfiniment le regard de l’autre. Au-delà d’une certaine durée et d’un seuil d’intensité « normal », le regard devient pénétrant, intrusif et provoque un malaise chez celui qui en est l’objet et qui ressent alors une véritable violation de son intimité. L’angoisse générée par ce regard tantôt séducteur, tantôt menaçant est utilisée pour soumettre la victime, l’apprivoiser.
Le toucher est présent dans de nombreuses situations d’emprise. Le regard et la parole sont immatériels et peuvent être réfutés, annulés ou déniés dans l’instant. Le toucher est concret, irréfutable ; il marque son empreinte temporelle et spatiale directement sur, ou dans le corps. Dans une relation symétrique, il exige un accord mutuel, un consentement qui renforce le lien entre partenaires. Dans une relation d’emprise, il est arraché à l’autre, par la force ou la coercition. Il traumatise, viole le corps et l’esprit.
Le toucher peut comporter une connotation de violence, de séduction, de sexuel. Dans tous les cas, la victime ne peut s’accorder elle-même sur la légitimité de ces gestes : « sont-ils ou non déplacés ? Faut-il les accepter ou les refuser ? » A nouveau, ses défenses sont levées, elle est plongée dans la confusion et l’angoisse. Ces gestes troublants dégagent une forte intensité sensorielle et peuvent être accompagnés de messages de banalisation : ils sont masqués sous les traits du soin, de l’éducation, du jeu, de la tendresse... Le toucher, parce qu’il est dérangeant, focalise l’attention et détourne la critique. Il est fixé dans la mémoire, lié à une excitation sensorielle et un message verbal qui ensemble vont conditionner les comportements ultérieurs de la victime.
Ici la victime, enfant ou adulte, est placée devant l’irréversible : quoi qu’il arrive, elle sera progressivement spoliée de son corps. En effet, les gestes, les actes, le contact, les touchers vont faire partie d’un montage sensoriel complexe qui vont l’enserrer dans les leurres du regard, de la parole et du toucher. (PERRONE et NANNINI, 1997)
La parole est le moyen le plus sophistiqué et le plus abstrait des procédés de captation ; elle n’a que l’apparence d’un échange et n’est utilisée que dans un but de « persuasion utilitaire ». Son action est double, par ses caractéristiques intrinsèques -rythme, ton, affectivité...- d’une part, et son contenu et sa forme d’autre part.
La communication se fait, selon HIRIGOYEN, sur un ton froid et plat, d’une voix monocorde.
C’est une voix sans tonalité affective, qui glace, inquiète, laissant affleurer dans les propos les plus anodins le mépris ou la dérision. La tonalité seule implique, même pour des observateurs neutres, des sous entendus, des reproches non exprimés, des menaces voilées. (HIRIGOYEN, 1998)
Même lors d’échanges violents, l’instigateur ne hausse pas le ton. Il laisse l’autre s’énerver seul, ce qui a pour conséquence de le faire douter et de le déstabiliser. Il peut également parler de manière indistincte, sans articuler, obligeant l’autre à le faire répéter, pour lui faire remarquer ensuite qu’il n’écoute pas...
Par des « anormalités logiques » plus ou moins insidieuses, la parole véhicule un message trompeur ou faux, qui finit de troubler la victime. Le message est délibérément flou et imprécis, pour entretenir la confusion. Les mots employés sont volontairement porteurs d’ambiguïté, faisant référence à différents champs sémantiques non précisés. Le mot aimer par exemple englobe les notions de sympathie, d’affection, d’amitié, de tendresse, d’amour, de passion, sans que l’on puisse distinguer dans ce contexte de quel sens il s’agit. La victime s’efforce alors à retrouver un sens qui soit compatible avec son état et son statut, ou se résigne, laissant le discours en suspens, en attente d’un sens.
Néanmoins, même entendues et comprises, ces paroles au sens ambigu et destructeur sont refoulées ou déniées par la victime pour préserver la relation. L’absence de sens explicite de la parole déstabilise la victime, le sens explicite la met en danger de tout perdre.
Un autre procédé peut consister à l’utilisation d’un langage technique, abstrait ou dogmatique, voire péremptoire. La victime perplexe s’interdit alors de répliquer ou de clarifier le message, de peur d’avoir l’air idiot. Ce discours froid et purement théorique fige la pensée de la victime et l’empêche de réagir ; le discours est artificiel, peu importe son contenu, c’est sa forme qui s’impose à la victime.
Dans ce contexte, tout comme les paroles du sorcier dans les sociétés traditionnelles, elles sont incompréhensibles, résistent à la première lecture et au décodage. Elles s’énoncent toujours à des niveaux multiples : le père qui parle, parle aussi comme amant, éducateur, mari de la mère, confident... (PERRONE et NANNINI, 1997) La parole peut être utilisée pour banaliser des situations déviantes ou des actes répréhensibles, pour dépasser l’interdiction d’un tabou. Elle induit volontairement la victime en erreur.
De plus, dans une relation normale, la parole exprime l’état d’esprit de celui qui la prononce : elle fait le lien avec l’autre qui lui exprime sa reconnaissance en retour. Dans la relation d’emprise, l’instigateur parle « au nom de la victime », en nommant ses intentions, en faisant mine de deviner ses pensées cachées, et en l’obligeant à s’y soumettre. « Il lui prend la parole ».
Le faux semblant est une stratégie inconsciente de l’instigateur de la relation d’emprise qui travestit ses intentions réelles au profit d’une illusion : vrai et faux se mélangent, dans ce faux semblant auquel la victime prête des qualités qu’en réalité il n’a pas. Ces qualités dont on le crédite lui donnent l’apparence de la différence et le rendent d’autant plus attirant. Ce n’est qu’en réalisant qu’elle est le sujet d’une illusion créée à son intention que la victime peut s’en dégager.
...pour se soustraire au piège, il est essentiel d’anticiper l’inattendu et l’imprévisible, ce qui implique d’accepter que la réalité ne soit pas toujours telle que l’on croit qu’elle est. Ainsi on doit admettre que le vrai n’est pas toujours au rendez-vous et que sa place est prise par le faux semblant qui simule le vrai sans l’être. (PERRONE et NANNINI, 1997)
Reconnaître la situation, c’est prendre conscience que l’un est censé devenir l’objet de l’autre. La victime lorsqu’elle prend la décision de sortir de ce piège, doit faire le deuil, parfois douloureux, de ses illusions : ce qu’elle avait cru être vrai n’est qu’apparence et ne sera jamais vrai. Pour sortir du rôle de victime, celle-ci doit accepter le fait qu’elle s’est faite abusée.
La captation prive donc la victime de sa liberté, mais elle ne lui retire pas le désir de se libérer. C’est la programmation qui va finir d’emprisonner la victime en la privant de la volonté de se libérer.
1.3. PROGRAMMATION
La « programmation » représente la dernière étape de la mise sous emprise, qui assure son installation dans la continuité et la durée : elle vise à briser toute velléité de sortir de cette situation d’emprisonnement pourtant vécue douloureusement par la victime : si la captation a permis de mettre la proie en cage, la programmation lui apprend à ne plus sortir de la cage, même avec la porte ouverte.
Il existe trois types d’apprentissages : l’apprentissage « libre », l’apprentissage « dans l’état », et la programmation. Avant de montrer les aspects propres à chacun d’entre eux, rappelons quelques caractéristiques communes des processus de mémorisation :
1.La mémorisation est facilitée par la répétition de l’information et par un contexte de stimulations sensorielles riches : les souvenirs sont par essence constitués de la juxtaposition de différentes informations sensorielles.
2. Les émotions jouent un rôle majeur dans la mémoire ; en effet, les systèmes d’apprentissages cérébraux sont intimement connectés aux noyaux amygdaliens qui gèrent les émotions.
3.« ... les connaissances que l’on a de soi modulent le fonctionnement de la mémoire : vous ne gardez en mémoire durable que des évènements qui ont une pertinence pour vous, qui sont en lien avec vos valeurs, vos croyances, vos objectifs, et qui de ce fait ont suscité en vous des émotions. »
4.De plus, on se souvient mieux d’une information apprise dans un état émotionnel donné si l’évocation ultérieure se fait dans le même état émotionnel.
5.L’humeur joue également un rôle non négligeable dans la qualité des informations retenues : « on retient mieux des mots de valence émotionnelle positive (joie, soleil, bonheur...) que négative (peur, guerre, blessure...). Ce sera l’inverse chez des dépressifs » qui auront tendance à récupérer de façon préférentielle des informations de nature négative.
L’apprentissage « libre » nécessite une interaction entre celui qui donne et celui qui reçoit le savoir : celui qui reçoit l’information doit participer activement pour assimiler. « Le sujet peut résister à l’apprentissage, utiliser ou non l’expérience acquise, faire ou ne pas faire, obéir ou ne pas obéir, parce que, par essence, l’apprentissage rend possible le choix et la conscience de l’alternative. » D’autre part, le contenu et le contexte de l’enseignement sont liés et l’apprentissage sera facilité par leur adéquation. Ainsi, un élève apprend-il mieux d’un professeur avec lequel il a une bonne relation.
Dans le cas de l’apprentissage dans l’état, l’acquisition de l’information est associée à une forte charge émotionnelle ; le contenu, le contexte et l’état psychologique du sujet à ce moment fusionnent lors de la mémorisation et le rappel mnésique implique invariablement la restitution de l’information associée à cet état psychologique particulier. « Le retour au stade précédent s’accompagne souvent d’une amnésie partielle tandis que la réactivation de l’état émotionnel provoque l’évocation des informations acquises à ce moment là. » C’est donc le contexte émotionnel et non le rappel mnésique conscient qui devient prioritaire et qui détermine un accès automatique aux informations dans l’apprentissage dans l’état. Les apprentissages sont inscrits par une modification neurophysiologique et conditionnent les comportements de l’individu dans un répertoire surdéterminé.
Au contraire de l’apprentissage libre, la programmation se réalise unilatéralement, depuis l’extérieur du sujet. Ce dernier obéit alors à un ordre, sans pour autant intégrer toute l’information. La programmation correspond à l’introduction chez un sujet, dans un climat émotionnel intense, d’instructions induisant un schéma comportemental invariable et prédéfini face à un stimulus donné. Le sujet activera ultérieurement, inconsciemment et docilement, une conduite adaptée à un contexte préétabli. L’information ainsi mémorisée a valeur d’ordre pour le sujet qui ne peut s’y soustraire ; la réponse comportementale sera invariable, quelle que soit la personne qui se trouvera alors en face d’elle. Il s’agit là d’un conditionnement, c’est une forme de dressage.
Dans l’apprentissage libre, l’individu peut se servir volontairement et consciemment des connaissances acquises alors que ses choix et comportements sont prédéterminés dans l’apprentissage dans l’état et la programmation.
2. EXPERIMENTATION ANIMALE
2.1. IMPUISSANCE APPRISE
Entre 1949 et 1951, LABORIT a mis en évidence les « moyens de défense » de l’organisme face à une agression, favorisant son activité motrice au sein de l’environnement : facilitation de la fuite ou de la lutte, comme l’avait déjà imaginé CANNON en 1932, par une activité vasomotrice sous la dépendance principale des catécholamines circulantes.
LABORIT a ensuite cherché à utiliser des tests expérimentaux impliquant un comportement « actif » ou « passif », vis-à-vis d’un agent agresseur, c’est-à-dire d’un « stress ». Le cerveau adopte successivement plusieurs réponses à l’égard de cet agent dit « stressant » : il essaie d’abord de le contrôler ou de le neutraliser, soit par la fuite (évitement actif), soit par la lutte (combat, agressivité défensive). Il enregistre ensuite le résultat de l’action : succès ou échec du contrôle. Il s’agit là d’un apprentissage, qui dépend donc des processus de mémoire, et, qui aura des conséquences importantes sur le comportement ultérieur. Si le contrôle est efficace, on observe peu de perturbations biologiques ou physiologiques, centrales ou périphériques, et celles-ci sont temporaires. « Ce n’est que lorsque l’action motrice de contrôle de l’environnement devient impossible que les perturbations physiopathologiques stables apparaissent [...] la lésion est secondaire à une réaction mise en jeu par l’apprentissage de l’inefficacité de l’action. »
LABORIT insiste ici sur la distinction entre le « choc », où le syndrome évolue rapidement sans apprentissage et la réponse nerveuse est limitée surtout à l’hypothalamus et au tronc cérébral, et le « stress », où la mémoire joue un rôle prédominant et le système limbique et le cortex associatif sont indispensables à l’établissement des perturbations physio-biologiques.
Si l’action (fuite ou lutte) s’avère impossible ou inefficace, une autre réaction commandant à l’inhibition de l’action se met alors en place. C’est une réaction « adaptative », puisqu’elle permet d’éviter la lutte épuisante ou la destruction de l’agressé par l’agresseur. L’agressé se fait oublier, il évite la confrontation avec l’agresseur. Ce comportement fait appel au système inhibiteur de l’action. « Son danger provient du fait de sa durée si les conditions environnementales se prolongent. »
LABORIT a montré à partir d’expériences sur les rats l’existence dans le système nerveux d’un circuit permettant l’activation ou l’inhibition de l’action. Les phénomènes d’inhibition de l’action sont liés à l’établissement de traces stables dans la mémoire à long terme, faisant intervenir les aires limbiques.
KARLI reprenant ses travaux a de plus mis en évidence une hormone qui bloque les apprentissages chez les rats qui perdent leur statut de dominant.
SELIGMAN a ensuite décrit, à partir d’expériences réalisées sur les chiens, le concept de « learned helpless » que l’on peut traduire par « impuissance apprise » : Au début de l’expérience, les chiens sont préalablement entravés par des harnais. Dans la première phase de l’expérience, les chiens sont soumis à des décharges électriques aléatoires et imprévisibles. Dans la deuxième phase, on apprend aux animaux à éviter les décharges ou à s’échapper. Dans la troisième phase de l’expérience, on soumet à nouveau les chiens aux décharges électriques. Un tiers des chiens apprend rapidement à éviter les décharges électriques, mais les deux tiers restants adoptent une attitude passive et ne cherchent pas à prendre la fuite. Les auteurs en concluent que l’attitude passive des deux tiers des chiens est la conséquence de leur manque de contrôle sur la situation qui les empêche d’apprendre à s’échapper.
D’autre part, une expérience semblable menée avec des rats et donnant deux alternatives de fuite, l’une correcte, l’autre inadaptée, a montré que l’exposition à des chocs imprévisibles produit un ralentissement de l’apprentissage du choix adapté et, en outre, que le déficit d’apprentissage est directement lié à l’inévitabilité des chocs.
2.2. APPLICATION A L’HUMAIN
Suite aux expériences réalisées chez l’animal, une nouvelle expérience a été réalisée avec des étudiants volontaires : les étudiants étaient soumis à des bruits insupportables, aléatoires et d’intensité variable. Alors qu’ils se trouvaient dans une salle ouverte et qu’ils avaient préalablement été rémunérés, aucun étudiant n’a cherché à sortir : leurs capacités cognitives ne leur permettaient plus de réagir.
Une autre étude réalisée par WALKER, auprès de 403 femmes subissant des violences conjugales, confirmerait également l’hypothèse selon laquelle l’impuissance apprise diminuerait chez ces femmes le désir et la capacité à se sortir de la situation dont elles souffrent.
L’impuissance apprise se produit donc lorsque les agressions sont imprévisibles et incontrôlables et que la situation semble immuable et inextricable. La victime n’a plus la capacité d’anticiper, elle est démotivée, se sent incompétente et vulnérable. Ce concept illustre également l’importance des expériences antérieures de la victime, qui lorsqu’elle rencontre l’initiateur d’une relation d’emprise a peut-être déjà perdu la capacité de s’en protéger. Ainsi, plus les violences s’accumulent à l’encontre de la victime, plus elle en souffre et moins elle a les moyens cognitifs et psychologiques de s’en dégager.
II.4. PSYCHOLOGIE SOCIALE
La psychologie sociale s’est elle aussi intéressée aux domaines de l’influence et de la manipulation, mécanismes qui sont à l’œuvre dans la relation d’emprise. Les règles de réciprocité, de dettes forcées, de concessions réciproques, d’engagement et de cohérence peuvent partiellement expliquer certains comportements automatiques tant chez les animaux que chez l’humain. La logique de ces comportements automatiques n’apparaît pas forcément dans une action isolée ; ces automatismes, caractéristiques d’une espèce, peuvent même s’avérer ponctuellement néfastes ou contre-productifs pour l’individu. C’est dans la répétition dans le temps, face à un certain type de stimulus que ces automatismes montrent leur intérêt pour le groupe et pour l’individu.
1. PRINCIPE DE RECIPROCITE ET DE DETTE FORCEE
La règle de réciprocité peut être définie comme suit : « il faut s’efforcer de payer de retour les avantages reçus d’autrui ». Le fait de recevoir crée une dette ; la règle de réciprocité s’accompagne donc d’un sentiment d’obligation. Pour GOULDNER, aucune société n’y échapperait : la notion de dette dérivée du principe de réciprocité serait spécifique de la société humaine. L’archéologue LEAKEY pense en outre que « nous sommes humains parce que nos ancêtres ont appris à mettre en commun compétences et nourriture dans le cadre d’un réseau d’obligations mutuelles. » Ce sentiment de dette a ainsi permis aux sociétés humaines de dépasser les inhibitions naturelles, qui s’opposent à la création de relations, pour aboutir à des systèmes complexes d’échanges et de protection mutuelles, profitables aux individus et à la société. Chacun se conforme à cette règle qui fait partie des étapes de la socialisation, de manière inconsciente, sans la remettre en cause et pour éviter l’angoisse et les sanctions sociales qui frappent les contrevenants.
La dette forcée s’appuie sur la règle de réciprocité ; elle correspond au déclenchement d’un sentiment de dette par l’acceptation d’un don non sollicité. L’anthropologue MAUSS définissait ainsi les pressions sociales s’exerçant sur les procédures de don dans les sociétés humaines : « l’obligation de donner, l’obligation de recevoir, et l’obligation de rendre ». L’obligation de rendre est à la base de la règle de réciprocité, mais c’est l’obligation de recevoir qui rend la règle si facile à exploiter selon le principe « un cadeau ne se refuse pas ».
L’obligation de recevoir réduit la liberté de choix envers qui l’on s’endette et donne à ce dernier un pouvoir sur soi : on est obligé de répondre pour éviter un sentiment de culpabilité et l’opprobre de la société. La règle est établie pour assurer l’équité des échanges, mais elle peut être utilisée à des fins opposées. L’instigateur d’une relation d’emprise peut ainsi prendre au piège sa victime en profitant de ce sentiment d’obligation. « La règle possède une force suffisante pour produire une réponse positive à une requête, qui sans ce sentiment d’obligation provoqué, aurait été repoussée. » Au Sénégal, par exemple, une technique courante des racketteurs pour extorquer de l’argent à un touriste consiste à lui donner « gratuitement », en lui plaçant dans la main, un petit coquillage porte-bonheur. Le tour est joué : l’escroc refuse ensuite de reprendre le « cadeau », mais demande « en échange » un peu d’argent...
2. CONCESSIONS RECIPROQUES
Une autre façon plus subtile d’utiliser la règle de réciprocité pour forcer quelqu’un à accéder à une requête consiste à réaliser une concession : pour obtenir de quelqu’un qu’il accède à une demande, on lui présente d’abord une requête importante, qui selon toute probabilité sera rejetée, avant de lui présenter une requête plus petite, qu’il se sentira alors obligé d’accepter. L’obéissance individuelle à cette règle profite de manière générale à l’épanouissement de la société et de l’individu en favorisant la coopération des membres du groupe pour l’élaboration de projets communs : tous les membres du groupe peuvent proposer de prime abord des requêtes personnelles qui leur profiteraient mais sont inacceptables pour le groupe. La société met de côté ces désirs initiaux incompatibles entre eux pour favoriser une coopération socialement bénéfique. Ceci est rendu possible par des mécanismes de compromis, et en particulier par des concessions mutuelles.
La règle de réciprocité suscite des concessions mutuelles de deux façons. Premièrement, le bénéficiaire d’une concession doit rendre la pareille. Deuxièmement, l’obligation de rendre concession pour concession encourage la création de pactes socialement avantageux : s’il n’y avait pas l’obligation de rendre, personne ne ferait de premier sacrifice, mais, la force de la règle permet de faire ce premier sacrifice au bénéfice du partenaire qui en doit un autre en échange.
3. ENGAGEMENT ET COHERENCE
Le principe de cohérence est essentiel dans la détermination de nos actes. En effet, la cohérence est valorisée par la société comme une qualité majeure allant de pair avec l’intelligence, la force de caractère ; elle fonde la logique, la rationalité, la stabilité, l’honnêteté. En outre, elle procure à l’individu un sentiment de certitude et de continuité, elle est un rempart indispensable contre l’angoisse. C’est un facteur d’adaptation et de progrès contrairement aux comportements incohérents qui sont assimilés à la faiblesse, l’hésitation, l’instabilité, l’hypocrisie.
La cohérence permet un gain énergétique considérable. Devant l’afflux de stimuli provenant de l’environnement, nous déterminons des choix auxquels nous nous référons ensuite automatiquement, pour ne pas répondre continuellement aux mêmes questions. Face à telle situation déjà envisagée, le cerveau shunte la réflexion et passe directement à un comportement qui concorde avec la décision antérieure. Cependant, s’il est généralement intéressant d’être cohérent, cette attitude systématique peut se révéler désavantageuse dans certaines situations. La cohérence permet une économie énergétique face à l’effort intellectuel nécessaire à la réflexion mais peut aussi nous épargner les désagréables conclusions de cette réflexion. La cohérence automatique peut ainsi servir à masquer des faits dérangeants, des comportements illogiques ou non rentables.
Le désir d’être et de paraître cohérent fournit à l’instigateur d’une relation d’emprise une arme d’influence sociale extrêmement puissante. L’instigateur a intérêt pour soumettre sa victime à ce que la réaction à sa requête soit mécanique, automatique. La victime est d’autant plus facilement manipulable qu’elle évite de réfléchir.
La puissance du principe de cohérence est étroitement liée à l’engagement : lorsqu’on a pris une position, on a tendance à s’y tenir obstinément, par désir de cohérence. C’est donc ce choix princeps qui est essentiel parce qu’il dictera nos comportements ultérieurs.
Quand l’engagement existe positivement, l’image du sujet se trouve soumise à des pressions internes et externes. De l’intérieur, le sujet se sent poussé à mettre son image en conformité avec ses actes. De l’extérieur, il est conduit, plus sournoisement encore, à adapter son image à la façon dont les autres le voient. (CIALDINI, 1984)
En fait, pour CIALDINI, la personnalité d’un sujet se définit moins dans ses paroles que dans ses actes. Le sujet lui-même utilise l’auto-observation pour appréhender sa propre personnalité : « son comportement lui révèle beaucoup de choses sur lui-même ; c’est pour lui la première source d’information sur ses propres opinions et ses propres valeurs. » (CIALDINI, 1984) L’instigateur d’une relation d’emprise peut retrancher sa victime dans des actes qui lui feront adopter une nouvelle vision, aliénée, d’elle-même.
Des techniques subtiles de « lavage de cerveau » manipulant les principes de cohérence et d’engagement ont notamment été mises en œuvre dans les camps de prisonniers nord-coréens dirigés par des instructeurs communistes chinois lors de la guerre de Corée. Sans recourir aux brutalités ou aux sévices physiques, ils parvinrent, par des concessions d’abord minimes mais répétées et progressivement plus appuyées, à modifier les schémas de pensée des soldats américains captifs, pourtant entraînés à ne livrer que leurs nom, grade et matricule. Ces programmes d’endoctrinement amenèrent les prisonniers à multiplier les actes de « désertion, déloyauté, démoralisation, retournement d‘attitude et d’opinion, atteinte à la discipline et à l’esprit de corps ». (HENRY et SEGAL, 1954)
Beaucoup d’entre eux [les soldats américains prisonniers] exprimaient leur antipathie à l’égard des communistes chinois, mais en même temps pensaient que ceux-ci avaient fait du bon travail en Chine. D’autres déclaraient : « le communisme, ça ne marcherait pas en Amérique, mais je pense que c’est une bonne chose pour l’Asie. » (HENRY et SEGAL, 1954)
Pour renforcer leur influence sur les prisonniers, les chinois utilisaient notamment leur témoignage écrit pour les diffuser à leurs compatriotes. Un engagement rendu public est plus durable, puisque soumis au regard d’autrui : « chaque fois qu’un individu prend une décision au vu de tous, il ressent par la suite le besoin de conserver cette position de façon à paraître un individu cohérent. » (CIALDINI, 1984)
« Si les engagements écrits sont si efficaces, c’est qu’ils demandent plus d’effort que les engagements verbaux. Et [...] plus un engagement requiert un effort important, plus il influencera la personne qui l’a pris. » (CIALDINI, 1984) D’autre part, un individu qui traverse une épreuve douloureuse pour arriver à un but aura tendance à lui attribuer plus de valeur que les individus qui ont atteint le même but avec un effort minimal.
L’engagement produit donc d’importantes modifications de la personnalité, qui ne sont pas simplement associées à une situation particulière mais produiront les mêmes effets dans des situations du même ordre. « Les engagements produisant un changement intérieur ont un avantage supplémentaire : ils se développent d’eux même [par besoin de cohérence]. » (CIALDINI, 1984)
III. EVOLUTION ET SEQUELLES D’UNE RELATION D’EMPRISE
« Il existe des manipulations anodines qui laissent juste une trace d’amertume ou de honte d’avoir été dupé, mais il existe aussi des manipulations beaucoup plus graves qui touchent à l’identité même de la victime et qui sont des questions de vie ou de mort. » (HIRIGOYEN, 1998)
La relation d’emprise est une forme de manipulation grave qui constitue un réel processus de destruction morale. L’identité même de la victime est atteinte puisque le droit d’être « autre » lui est dénié. L’instigateur de la relation d’emprise n’a qu’une faible conscience de sa violence et un moindre sentiment de culpabilité. Le pronostic pour la victime est réservé, les séquelles sont profondes et l’estime de soi brisée. Cette agression psychique déstabilisante peut conduire à la maladie mentale voire au suicide.
1. SORTIR DE LA RELATION D’EMPRISE
Quoi qu’elle fasse, la victime d’une relation d’emprise sera toujours pour l’initiateur de la violence un objet de haine et de mépris. La victime ne peut rien faire pour modifier la relation et doit accepter son impuissance. Il faut donc qu’elle ait une image suffisamment bonne d’elle-même pour que les agressions répétées qu’elle subit ne remettent pas en cause son identité.
RUTTER a décrit, à partir de l’observation de l’enfant et de l’adolescent, les mécanismes de la « résilience ». Celle-ci caractérise la capacité d’un individu à résister aux effets néfastes des événements de vie, en s’appuyant sur des éléments comme une estime de soi et une confiance en soi suffisantes, la croyance en son efficacité personnelle et la disposition d’un répertoire de solutions. La résilience serait nettement influencée par deux facteurs de protection : des relations affectives sécurisantes et stables et des expériences de succès et de réussite. Elle reposerait ainsi sur un lien d’attachement de bonne qualité dans l’enfance : attachement dit « sécure » dans les théories de BOWLBY et AINSWORTH, qui renvoie à la notion de narcissisme primaire chez FREUD.
Pour certains auteurs, les facteurs de protection seraient même plus importants que les facteurs de risque dans la capacité d’adaptation aux évènements de vie défavorables. FRIBORG a ainsi développé une échelle de résilience, la Resilience Scale for adults (RSA), qui étudie la structure personnelle, les compétences personnelles et sociales, la cohérence familiale et le support social. Cette échelle permet d’évaluer la présence de facteurs de protection essentiels à la récupération et au maintien de la santé mentale suite à un traumatisme psychique.
Etre engagé dans une relation d’emprise constitue un traumatisme psychique qu’un sujet résilient pourrait surmonter, peut-être, avec moins de difficultés qu’un autre. Mais la résilience est une faculté qui ne peut être appréciée qu’après coup, devant le constat de l’absence de troubles psychiques consécutifs à la survenue d’un traumatisme psychologique. Il faut en outre souligner que, si un individu possède de bonnes capacités de résilience, leur mise en oeuvre effective en cas d’agression et leur aptitude à diminuer les effets du traumatisme n’est pourtant pas automatique. Ces capacités, même si elles sont fortement développées, peuvent être débordées à l’occasion d’un événement particulièrement vulnérant, comme l’est une relation d’emprise.
Etre résilient ne signifie pas être invulnérable ni indestructible. Ainsi, un traumatisme laisse-t-il toujours une empreinte chez la victime, et la résilience ne sera donc jamais ni absolue ni définitive : elle peut être débordée à tout moment. Le sujet résilient est un sujet blessé dont le cours de l’existence est à jamais modifié par le traumatisme, mais qui montre une importante capacité à s’en défendre par la mise en oeuvre d’une multiplicité de ressources.
Ainsi, selon DELAGE, les sujets résilients se montreraient déterminés, compétents, performants dans le travail et l’insertion sociale, faisant preuve de capacités créatrices pour transcender la souffrance. La résilience serait un phénomène dynamique qui s’appuierait sur la qualité des liens entretenus avec l’environnement. D’une façon générale, l’appartenance à un groupe humain pourrait favoriser le développement de la résilience par certaines caractéristiques propres du groupe : un système de croyances qui permette de trouver un sens à l’adversité, de pouvoir établir une vision positive des événements de vie, un recours possible à la transcendance et à la spiritualité, un sentiment de solidarité et des valeurs partagées.
Le problème qui se pose dans la relation d’emprise est que l’instigateur a tendance à couper la victime de son groupe d’appartenance et de l’attaquer principalement lorsqu’elle se retrouve isolée. De plus, le recours à l’environnement semble d’autant plus illusoire que la victime, dans un mouvement de fascination pour l’instigateur aura tendance à s’isoler d’elle-même du groupe pour se rapprocher de lui. La victime peut ainsi rester totalement hermétique aux mises en garde de ses proches vis-à-vis de l’instigateur chez lequel auront par exemple été repérés des agissements suspects. Elle peut, de plus, apparaître aux yeux du groupe, tant que la relation d’emprise reste dissimulée, comme responsable des violences qu’il lui fait subir -du fait de son comportement d’apparence inadaptée-.
Ainsi, ne pouvant que faiblement s’appuyer sur l’extérieur, la victime doit d’abord prendre conscience de sa situation d’assujettissement. Il est essentiel pour cela qu’elle anticipe l’inattendu et l’imprévisible : il lui faut accepter que la réalité ne soit pas toujours telle qu’elle semble être, et faire le deuil, parfois douloureux, de ses illusions, avant de pouvoir espérer sortir de cette relation. C’est alors en montrant qu’elle n’a pas peur, que la victime peut briser le cercle vicieux de la relation d’emprise et essayer de désamorcer l’agression.
Dans une manœuvre perverse, le but est de déstabiliser l’autre et de le faire douter de lui-même et des autres. [...] Pour ne pas se laisser impressionner, il faut que le partenaire n’ait aucun doute sur lui-même et sur les décisions à prendre, et ne tienne pas compte des agressions. (HIRIGOYEN, 1998)
On peut malheureusement penser que la victime d’une relation d’emprise n’est pas choisie au hasard, mais parce qu’elle présente au départ des caractéristiques personnelles qui la rendent plus vulnérable à ce type de relation. Cette situation de vulnérabilité préalable représente probablement une difficulté supplémentaire pour sortir du piège de l’emprise.
2. REPERAGE ET PREVENTION DE LA VIOLENCE
Pour éviter d’être piégé dans une relation d’emprise, il faut en premier lieu pouvoir se protéger d’un instigateur potentiel : c’est-à-dire, être capable de développer une sensibilité à la violence, apprendre à la repérer et la refuser, poser des limites.
Il faudrait pouvoir distinguer, dès la première rencontre, dans le discours et le comportement d’un interlocuteur, les mécanismes subtils et insidieux décrits précédemment, qui ont trait à la séduction perverse, la domination, la menace, la violence, l’abus ou la manipulation, et ne pas accepter ni chercher d’excuses à un comportement déviant quel qu’il soit, qu’on en soit la victime ou le témoin. « A moins d’être complice, les victimes de la perversion narcissique sont à plaindre et plus encore à protéger. » (RACAMIER, 1992)
Les victimes d’une relation d’emprise doivent être aidées et soutenues. Aussi, lorsqu’on entre en contact avec l’une d’elles, faut-il s’efforcer de l’amener prudemment, à prendre du recul par rapport à sa situation. La victime, si elle souffre profondément, ne reconnaît pourtant pas être l’objet d’une agression, ni même subir une violence. Vivant dans une confusion douloureuse et sous une menace latente et permanente, elle se satisfait des illusions et faux semblants dont l’instigateur de l’emprise l’inonde. Affronter directement le déni, en dévoilant de façon trop abrupte ou trop précoce la situation d’abus, risquerait de la faire se braquer et s’obstiner dans cette voie sans issue qu’est la relation d’emprise.
La prise de conscience ne peut-être que très progressive, et la victime doit se raccrocher à cet autre, extérieur à la relation dans laquelle elle se débat et perd insidieusement son identité. Cet autre ne la dénigre pas mais respecte son désir ; il la traite en égale et lui montre une autre possibilité d’interaction, animée par une estime et une reconnaissance mutuelles. La victime doit découvrir ou redécouvrir l’existence d’un type de relation où la communication n’est pas unidirectionnelle et asservissante mais procède de l’échange. Elle doit se dépêtrer de la « violence punition » d’une relation complémentaire à symétrie latente pour réintégrer une relation de symétrie : sortir de la tyrannie pour retrouver l’équité.
3. VIOLENCE TRANS-GENERATIONNELLE
On peut penser que l’initiateur d’une relation d’emprise ne fait probablement que reproduire ce qu’il a lui-même subi dans son enfance, ce qu’il a vu mettre en actes et en paroles dans son propre milieu éducatif (famille, internat, foyer, orphelinat...) : « [...] Avec le temps, les enfants ou les victimes sous emprise oublient les violences subies -il suffit de leur ôter la volonté de savoir-, mais les reproduisent sur eux-mêmes ou sur autrui. » (MILLER, 1988)
DOREY affirme notamment que chez les patients souffrant de perversion sexuelle, ce qui représente pour lui la forme d’expression la plus achevée de l’emprise, on retrouve toujours l’existence de conduites séductrices subies par l’enfant de la part de sa mère ou d’un substitut privilégié. Il se crée entre les deux partenaires « un lien de plaisir érotique qui se développe dans la complicité, voire dans la connivence la plus archaïque, à un niveau charnel ». A cette séduction précoce extrêmement intense qui tend vers la fusion des deux partenaires s’ajoute une insécurité foncière majeure de l’enfant : vulnérable, il est soumis à l’ambivalence de cette mère qui « en réalité, laisse paraître une très grande hostilité, voire même une destructivité certaine » à son égard.
Les comportements de condamnation, de rejet, d’abandon sont fréquents et surgissent de manière brutale et inopinée. [...] La mère cherche avant tout à exercer sur son enfant un contrôle omnipotent qui exige de la part de celui-ci une totale soumission. (DOREY, 1981)
L’enfant est assigné dans une position de passivité face au désir imposé par sa mère. Envahi par ce désir, il n’a pas la possibilité d’exprimer son désir propre, « sauf à être la réplique exacte de celui qui le contraint ». C’est le père, ou tout autre tiers séparateur, qui, s’interposant, doit briser ce lien exclusif entre la mère et l’enfant. Sans cela, l’enfant reste piégé dans ce type de relation, condamné à reproduire avec autrui cette emprise dont il a été victime, soit en la subissant à nouveau, soit en l’inversant, dans un mouvement d’identification à l’agresseur. DOREY va encore plus loin et se demande, considérant que toute mère est la première séductrice pour son enfant, en référence aux trois essais sur la théorie sexuelle de FREUD, s’il ne faut pas « voir dans les soins maternels et la séduction qu’ils comportent, le prototype de toute relation d’emprise [...] ». (DOREY, 1981) L’emprise serait alors une dimension commune à tous les êtres humains, dans leur vie amoureuse, mais à des degrés divers. La relation d’emprise telle que nous l’avons décrite précédemment est néanmoins destructrice et elle sort du cadre « normal » d’une interaction saine entre deux sujets. Aussi doit elle être repérée et combattue.
« La violence perverse dans les familles constitue un engrenage infernal qu’il est difficile d’endiguer puisqu’il tend à se transmettre d’une génération à l’autre. » (HIRIGOYEN, 1998) On peut supposer que la victime reste dans le rôle réparateur qui lui a été attribué auparavant par ceux qui l’ont élevé et éduqué ou bien qu’elle devient à son tour l’instigatrice d’une relation d’emprise.
Les psychanalystes insistent, en ce qui concerne les comportements agressifs pathologiques, sur le rôle des carences affectives précoces et des violences exercées très tôt par le père, aboutissant à un trouble de l’identification et à un défaut d’élaboration symbolique : l’agressivité ne peut trouver son sens positif. « Enfants privés d’amour, ils deviendront des adultes pleins de haine. » (SPITZ)
L’expérience de la violence dans le plus jeune âge peut constituer un traumatisme qui jouera un rôle déterminant dans la construction de la personnalité. La confrontation directe à des violences, notamment au sein de la famille est préjudiciable au développement affectif et intellectuel de l’enfant.
Etre témoin de violences est tout aussi dommageable, sinon plus, que d’y être exposé plus directement. [...] On sait, notamment, que des enfants peuvent présenter des troubles post-traumatiques dès deux ans, avec des séquelles cérébrales qui peuvent être graves. Il semblerait qu’après six ou sept ans, les altérations soient moindres que lorsque l’enfant a moins de trois ans. (Selon l’intervention de Miguel LORENTE, médecin légiste, lors du congrès de l’UNAF à Séville, le 30 janvier 2004)
Pour BANDURA, les comportements d’agression sont le résultat d’apprentissages, notamment par l’observation. Ceci explique les conditions d’occurrence d’une agression en mettant l’accent sur son actualisation sans pour autant en exclure une origine endogène. Or, il n’est pas aisé, voire impossible pour un adulte de changer les repères qui lui ont été donnés dans l’enfance. Il paraît donc primordial d’agir en amont de la violence, par l’éducation et les soins de ceux qui, dès le plus jeune âge ont été exposés à la violence. Car ils sont probablement plus à risque de reproduire à l’âge adulte ce qu’ils ont vécu dans l’enfance, soit en étant eux-mêmes violents, soit en ne sachant pas se protéger des agressions.
Idéalement, les notions de respect de l’autre, d’égalité et de tolérance ainsi que l’acceptation des différences et de l’autorité sont intégrées grâce à l’éducation. L’éducation doit permettre de maîtriser son agressivité et de résoudre pacifiquement les conflits. Mais la plupart du temps les situations de violence sont révélatrices de désordres plus profonds que l’éducation seule n’est plus à même de régler.
D’autre part, si l’éducation permet à l’enfant d’entrer en relation avec l’autre sans utiliser la violence, elle doit aussi lui permettre de se défendre face à une agression. Le but est donc la maîtrise de l’agressivité et non son annihilation.
Le comportement agressif détermine un espace personnel en deçà duquel l’intrusion d’un rival n’est pas tolérée. [...] Sa fonction biologique première est d’assurer la sécurité et la tranquillité du sujet en même temps qu’elle lui garantit les ressources essentielles : une place au dortoir, un accès à la nourriture. (DORON et PAROT, 2003)
Selon les travaux du neurophysiologiste KARLI, l’agressivité est donc indispensable à la défense contre ce qui menace l’intégrité physique ou l’équilibre relationnel. Elle est en outre un déterminant essentiel de l’affirmation de soi et permet la satisfaction de désirs ou de besoins. Elle s’exerce au moyen de la combativité qui s’exprime à travers la compétition (dans les domaines social, professionnel, sportif, sexuel...) et de la créativité.
IV. RELATION D’EMPRISE ET ART
L’art fourmille de représentations de relations d’emprise, riches par leurs descriptions ou la force de ce qu’elles nous font ressentir. Nous vous proposons ici, un échantillon de quelques œuvres marquantes traitant de ce sujet, tirées de la littérature et du cinéma et qui ont influencé notre travail. Il ne s’agit pas ici de faire une liste exhaustive, mais simplement de proposer une manière différente d’aborder ce phénomène ubiquitaire qu’est la relation d’emprise.
1. LITTERATURE
Stupeur et tremblements, Amélie Nothomb, 1999 Le sabotage amoureux, Amélie Nothomb, 1993 Les Bidochon, Tome 7, assujettis sociaux, Christian Binet Les météores, Michel Tournier, 1975 Histoire d’O, Pauline Réage, 1954 1984, Orwell, 1949
2. CINEMA
Les amitiés maléfiques, Isabelle Bourdieu, 2006 Une affaire de goût, Bernard Rapp, 1999 Passage à l’acte, Francis Girod, 1996 Tati Danielle, Etienne Chatiliez, 1990 Les Diaboliques, Henri Georges Clouzot, 1954
V. APPLICATION A LA RELATION DE SOIN 1. CARACTERISTIQUES DE LA RELATION DE SOIN
Le mot soin est issu du bas latin sonium « souci », du francique °sun(n)i « souci, chagrin » et il est en relation avec l’allemand Sünde et l’anglais sin qui signifient « péché ». Cette famille germanique a donné les termes soigner, soigneux, soigneur, soignant, ainsi que besogne et besoin qui évoquent la nécessité. Dans son acceptation première, le soin désigne un « souci », une préoccupation, une inquiétude, un tourment, mais aussi l’« effort ou le mal qu’on se donne pour obtenir ou éviter quelque chose ».
Il signifie en outre « soigner », « s’occuper du bien être de quelqu’un » -ce qui à rapport à l’attention, la prévenance et la sollicitude ou l’intérêt que l’on porte à autrui-. Par extension, il désigne « les actions par lesquelles on s’occupe de la santé, du bien-être physique, matériel et moral de quelqu’un », et « les actions par lesquelles on conserve ou on rétablit la santé ». Dans ce dernier sens, il peut impliquer une notion de devoir ou d’obligation.
« Prendre soin, avoir soin de quelqu’un » signifie aussi « pourvoir à son salut, à ses besoins, à ses nécessités, à sa fortune », mais peut également représenter « l’attention, l’empressement envers quelqu’un dans le but de lui être agréable, de le séduire ».
La relation de soin semble, de par sa nature même, une situation propice à la survenue d’une relation d’emprise. Elle correspond en effet à une relation complémentaire à plusieurs dimensions. Selon le point de vue d’où l’on se place, c’est soit le patient, soit le soignant qui va se retrouver dans une situation d’infériorité ou de supériorité relative :
On peut considérer que le patient se trouve en position d’infériorité parce qu’en demandant des soins, il devient tributaire du soignant, qui est censé détenir ce qu’il requière. Mais, le soignant, s’attachant à sa mission aux desseins altruistes, qui est de prodiguer des soins, peut se trouver l’obligé du patient et donc en position de faiblesse par rapport à celui-ci.
Dans la dyade soignant-soigné, chacun peut donc prétendre indûment à une position de supériorité, et devenir persécuteur pour l’autre. Pour LAGACHE, la relation intersubjective est en effet dominée par la notion de sado-masochisme et le conflit psychique peut être compris comme un conflit de demandes :
La position de demandeur est, virtuellement, une position de persécuté-persécuteur, parce que la médiation de la demande introduit nécessairement les relations sado-masochiques du type domination-soumission qu’implique toute interférence du pouvoir. (LAGACHE et ROSENBLUM, 1982)
La différence de niveau entre les deux acteurs d’une relation n’implique pas normalement d’iniquité et les droits et la place de chacun doivent être respectés. Le risque est que le soignant, abusant de sa situation privilégiée, entretienne la différence dans une relation inégalitaire, empêchant l’épanouissement du patient, ou bien que le patient, profitant de son statut d’« ayant droit », contraigne le soignant à accepter l’intolérable.
2. FACTEURS DE VULNERABILITE A LA RELATION D’EMPRISE
Le soin est le lieu, entre le soignant et le soigné, d’un échange soumis à des manifestations transférentielles et contre-transférentielles sous-tendues par l’identité, les désirs et les défenses de chacun des deux protagonistes.
Les facteurs de vulnérabilité sont étroitement liés à l’identité et la condition du soignant comme celles du soigné et il n’existe pas de critères spécifiques permettant d’affirmer qu’une personne est plus à risque qu’une autre d’être victime d’une relation d’emprise. La victime est en outre souvent décrite comme riche de par sa personnalité (originalité, ouverture d’esprit...), son inventivité, ses qualités humaines (altruisme, chaleur, abnégation...), son statut social, familial ou professionnel. C’est d’ailleurs de cette richesse que l’instigateur de la relation d’emprise va tenter de s’emparer.
On peut néanmoins individualiser certains facteurs de risque qui marquent une faiblesse relative tantôt temporaire, tantôt durable par rapport à une éventuelle situation d’emprise : un handicap physique, l’enfance, l’âge avancé ou le sexe féminin peuvent être, par exemple, associés à une moindre capacité de défense vis-à-vis d’une contrainte par la force physique. L’âge, aux deux extrêmes de la vie ou un handicap mental peuvent constituer une vulnérabilité psychologique du fait de la diminution du champ de la conscience, des capacités de raisonnement ou de l’adaptation à l’environnement.
L’existence dans l’histoire personnelle d’événements de vie défavorables, et notamment de situations de stress, de violences ou d’une relation d’emprise antérieures représente également un risque relatif important.
D’autre part, les facteurs de risque de la dépression, représentés par l’âge élevé, la précarité socio-économique, le faible niveau culturel et éducatif, l’isolement social et familial, les pertes récentes, ou la tendance au pessimisme peuvent être considérés comme des facteurs de vulnérabilité face à l’instigateur d’une relation d’emprise. L’appartenance à une ethnie ou un groupe culturel ou religieux sous-représentés, les situations d’exclusion, l’existence d’un handicap physique ou psychique sont autant de situations de fragilité qui augmentent le risque d’être soumis à une relation d’emprise.
Ainsi, toute susceptibilité ou vulnérabilité individuelle peut-elle devenir une faille par laquelle l’instigateur d’une relation d’emprise peut s’infiltrer pour réaliser son travail de sape. A moins de colmater toute ouverture, et par-là se soustraire à toute possibilité de relation interpersonnelle, chacun d’entre-nous peut donc se trouver en situation à risque. Nous allons néanmoins tenter d’individualiser des facteurs de risque propres au statut de soignant, puis de soigné.
2.1. CHEZ LE SOIGNANT
Le soin prend place dans un cadre spatiotemporel prédéfini généralement par le soignant, plus rarement par le patient. Ce peut être un lieu de consultation ambulatoire -en ville ou à l’hôpital-, une unité d’hospitalisation de court, de moyen ou de long séjour, le domicile du patient ou un lieu public dans lequel le soignant arrivera fort de son équipement ou du moins de ses connaissances... Il en est de même de l’unité de temps qui répond à des horaires, une fréquence et une durée plus ou moins imposés au patient, allant de la souplesse relative d’une unité d’accueil d’urgence d’un côté, au cadre rigide de la cure psychanalytique classique de l’autre.
Quel que soit le cadre de soin, il implique un ensemble de règles auxquelles le patient est confronté et doit se soumettre. C’est ainsi que, dès le début des soins, l’individu passe du statut de sujet à celui de malade, puis de patient. Il est dès lors tenu de se conformer aux règles promulguées par les soignants.
La liberté et l’autonomie du patient sont limitées par le respect de ces règles vis-à-vis desquelles il peut adopter deux types d’attitudes opposées : l’acceptation ou la révolte. Le « bon malade » accepte sans rechigner le cadre établi pour bénéficier d’une prise en charge ; il permet au soignant d’oeuvrer dans la stabilité sans jamais avoir à se remettre en question. Au contraire, s’il ne s’y soumet pas, il risque d’être disqualifié et traité de « mauvais malade », « manipulateur » ou « opposant » car il menace l’équilibre du soignant en lui renvoyant l’aspect péremptoire et coercitif du cadre de soin. C’est pourquoi, dans certains cas, le patient n’a d’autre choix pour se singulariser que d’entrer en conflit avec le soignant.
Les règles de fonctionnement sont propres à un soignant, à une équipe ou à une institution de soin. Elles correspondent à leur histoire, une philosophie ou une théorie voire un idéal, et peuvent être très éloignées des convictions du patient. L’application des règles devrait ainsi être tolérante et respectueuse, reflétant simplement la pensée du soignant. Mais ces règles peuvent également être érigées en modèle, voire même être imprimées au patient dans un but prosélyte plus ou moins conscient. C’est ce qui a pu arriver, et arrive encore de manière caricaturale, sous le couvert de certaines missions à but soi-disant « humanitaire » : « le gentil médecin blanc soigne le bon sauvage et lui apporte les bienfaits de la civilisation... » Mais le « bon sauvage » avait-il seulement demandé qu’on lui vienne en aide ?
Ce dernier point souligne l’importance des modalités de l’aide, « soignante » ou « éducative », proposée au patient. Certains soignants peuvent adopter face au patient une position paternaliste ou protectrice qui peut aller jusqu’à la condescendance, impliquant le risque d’une forte propension aux contre-attitudes. Qu’en est-il ici du désir de l’autre ?
On peut ainsi observer, à l’extrême limite, un système de soin abâtardi et véritablement basé sur un jeu de récompenses et de sanctions. Les « faveurs » sont « accordées en échange de la soumission mentale et physique au personnel ». Elles sont « la charpente de la nouvelle personnalité [du patient] au sein de l’institution ». C’est le pendant notamment des institutions amenées à accueillir les patients sur de longues périodes comme par exemple, les hôpitaux psychiatriques, les centres de rééducation, les maisons de retraite... Ces structures, comme toute communauté de vie, peuvent induire une proximité parfois dangereuse entre soignant et soigné. Elles mettent à mal l’intimité des individus et fonctionnent dans un climat de confidentialité, à l’abri des regards extérieurs, qui peut mener à une situation de consensus implicite rigide (cf. supra).
Le cadre de soin peut devenir le seul référentiel dont dispose le patient, l’incitant à se soumettre, dans une dépendance au soignant qui lui retire toute possibilité de libre arbitre. Cette attitude de dépendance réciproque peut ainsi aller jusqu’à modifier la personnalité du patient. Le poids institutionnel « force le reclus à se défaire de son moi antérieur » pour satisfaire aux exigences du soignant. GOFFMANN décrit ainsi le phénomène de « déculturation », qui entraîne la perte ou l’impossibilité d’acquérir les repères ou les aptitudes nécessaires pour retourner vivre dans la société.
Dans l’idéal, le soignant devrait bien sûr se montrer tolérant et respectueux de l’autre, se préoccuper du patient sans le juger, l’accueillir, l’aider et l’accepter tel qu’il est pour rester dans le soin en se dégageant de l’emprise. Ainsi, dans le contexte des soins psychologiques, « le rôle du thérapeute est avant tout de ne pas prendre la place d’une relation pathogène ». Le risque est en effet important dans la relation de soin, par le jeu de l’automatisme de répétition, de recréer et de rejouer sans fin une situation pathogène déjà vécue par le patient, une relation d’emprise tout particulièrement.
Si le thérapeute parvient à être une présence attentive et neutre devant celui qui lui demande, à travers les symptômes, une révélation de lui-même au-delà de ce qu’il sait et de ce qu’il peut, une possibilité de nouveau développement sera offerte au sujet. (EY, 1989)
On peut donc penser, qu’à travers le soin et une psychothérapie bien menée notamment, le patient pris dans une relation pathogène peut apprendre à casser le cercle vicieux de l’emprise. Mais ceci souligne le fait qu’il est nécessaire pour tout soignant, et pour les psychiatres en particulier de posséder des notions suffisantes de compréhension psychologique du patient. Ainsi, EY affirme-t-il au sujet des jeunes psychiatres :
Tous ont besoin d’une méthode et d’une série d’hypothèses de travail pour la compréhension des tableaux psychopathologiques et pour le travail psychothérapeutique inséparablement lié à leur fonction. (EY, 1989)
La formation à la psychologie entre actuellement timidement et probablement de manière insuffisante dans les facultés de médecine et autres écoles de soignants. Cette formation minimale pose le problème du choix des sujets qui doivent être traités, par qui, et avec quels moyens. Il ne s’agit pas bien sûr de transformer tous les soignants en psychothérapeutes, mais de leur permettre de prendre par rapport aux soins, assez de recul pour rester simplement dans le respect du patient et éviter l’aléa des contre-attitudes dont la relation d’emprise fait partie.
Si la formation à la psychologie médicale semble incontournable pour tous les soignants, certains, de par leur personnalité, n’y ont cependant pas accès :
Il faut en effet à celui qui veut se former à la relation psychologique une personnalité qui l’y dispose : du goût pour les problèmes humains ; un suffisant équilibre pour que sa santé physique et mentale supporte la mise en question de ses problèmes personnels. [...] il faut et il suffit, [comme l’a souligné Balint] que la personnalité du médecin subisse et accepte une « légère modification » qui concerne sa place, son rôle, sa vision de lui-même. (EY, 1989)
Ceci soulève l’épineuse question des modalités de « sélection » des futurs soignants qui tient peu compte en réalité de leur aptitude, en outre difficilement évaluable, à donner des soins.
2.2. CHEZ LE PATIENT
L’entrée dans la maladie entraîne la survenue chez le patient de mécanismes adaptatifs qui lui permettent de réorganiser transitoirement ses défenses psychiques.
La régression est un mécanisme inévitable de protection qui consiste pour tout organisme à se replier sur lui-même en cas d’agression ou de souffrance. Elle se caractérise par une réaction de retrait sur soi et l’émergence d’un comportement infantile (retour à un stade antérieur du développement affectif). Le malade réduit le champ de ses intérêts, ne vivant plus que dans le présent et ne supportant plus la frustration. Il devient égocentrique et n’envisage plus le monde que par rapport à lui-même. Retournant à des plaisirs et des satisfactions infantiles, il peut se réfugier dans le sommeil ou l’oralité (hyperphagie, surconsommation médicamenteuse ou abus d’alcool).
En outre, la perte d’autonomie liée à la maladie s’accompagne d’une intense dépendance à l’entourage -proches ou soignants- et d’une hypersensibilité aux réactions de celui-ci. Le patient adopte un mode de pensée magique, avec croyance en la toute puissance du médecin, du médicament ou de la maladie. Il peut afficher, de façon inopportune, de la colère, un repli pseudo-mutique ou un refus transitoire de relation, une opposition, une projection hostile, la dénonciation de l’incompétence des soignants... A ce moment, le patient n’est plus préoccupé que par son propre désir, l’autre n’existe plus, et le soignant peut devenir l’objet d’une relation d’emprise.
La régression, si elle est utile pour assumer la menace liée à la maladie, rend aussi le patient plus vulnérable au stress et peut constituer un facteur d’aggravation. Elle permet au patient d’accepter de s’en remettre aux soignants et de faire face à l’annonce d’informations négatives. Le refus de régresser peut en effet retarder le diagnostic et la mise en place du traitement. En refusant de régresser, par peur de la passivité et de la perte de contrôle, le patient peut mettre en place une sur-adaptation coûteuse en énergie qui peut le conduire à l’épuisement. La régression apparaît donc indispensable au début de la maladie pour permettre l’acceptation, mais elle devient ensuite un handicap à l’autonomisation lors de la phase de convalescence. Sa persistance peut entraîner des troubles psychiques, et limiter l’autonomisation du patient. D’autre part, elle assoit le patient dans une position de dépendance majeure qui peut alors permettre au soignant de le placer sous son emprise.
Cette situation de dépendance du patient peut être aggravée par une biographie comportant des carences affectives, un abandonnisme ou une dépression anaclitique et devenir un facteur majeur de vulnérabilité face à l’emprise du soignant. D’autres traits de caractère peuvent également jouer en la défaveur du patient comme l’immaturité ou la suggestibilité.
A contrario, un patient « usager » régulier des structures sociales ou médicales peut analyser le fonctionnement institutionnel et y adapter son comportement afin d’obtenir, de façon indirecte, des aménagements en sa faveur. Certains patients ont par exemple identifié que la persistance dans leur discours d’éléments suicidaires va obliger le soignant à initier ou prolonger une hospitalisation, même injustifiée, sa responsabilité professionnelle étant engagée. Il peut s’agir là de simulation, de manipulation, voire de chantage vis à vis du soignant.
Un patient peut d’autre part se montrer intransigeant et exprimer clairement son refus de collaborer avec le soignant dans la prise en charge. Cette opposition peut perdurer, signant soit un refus de soin par anosognosie, soit une compréhension et un détournement à son profit des règles institutionnelles. Dans le souci de respecter le règlement de l’institution, pour garantir sa stabilité et favoriser les soins, le soignant peut alors contraindre le patient à modifier son comportement par le rappel à la loi, un durcissement des règles, voire même l’application de sanctions.
VI. VIGNETTE CLINIQUE
Nous sommes parfois amenés, au cours de notre pratique, à rencontrer des situations difficiles. Celle que nous nous proposons de vous rapporter ici est particulièrement saisissante si l’on prend en considération la perplexité et le malaise indéfinissable qu’elle a provoqué au sein de l’équipe soignante et en nous-même : nous étions véritablement empêtrés -malgré nous- dans une relation d’emprise.
S’il peut être relativement aisé de se remémorer une situation clinique marquante, il en sera tout autrement de celle-ci. La simple évocation de ce cas nous renvoie des images pénibles et des sentiments mêlant stupeur et confusion. La rédaction de cette observation aura été évitée et repoussée à maintes reprises. Sa position à la fin de notre travail n’a rien d’anodin et c’est avec un regard neuf, éclairé par une exploration théorique préalable que nous l’abordons à nouveau.
1. CONTEXTE ET MODALITES DES SOINS
Il s’agit de l’hospitalisation « mère-nourrisson », d’une jeune femme et de sa fille, au sein du service de psychiatrie de l’enfant du C.H.U. de Besançon. D’ores et déjà, il faut souligner que les réunions de service précédant l’admission des deux patientes sont émaillées de rumeurs diverses à connotation péjorative à l’endroit de la jeune mère. Nous sommes en outre frappés par un détail troublant : la fillette porte le nom de son père et, son prénom est contenu tout entier dans celui de sa mère. Par souci de confidentialité, nous nommerons celles-ci Ulla et Ursulla.
Si la demande d’hospitalisation émane bien de la jeune mère, la décision n’en est cependant pas tout à fait délibérée. Ursulla y est fortement incitée par les services médicosociaux de la ville de Besançon et du département du Doubs, la Protection Maternelle et Infantile (PMI) en tête, avec comme enjeu pour chaque parent, le risque de perdre l’autorité parentale et la garde de l’enfant.
Ursulla est une jeune femme de 32 ans qui a exercé de nombreux emplois précaires et travaille maintenant comme enquêtrice vacataire pour des instituts de sondage. Les services sociaux s’inquiètent à son sujet et la soupçonnent d’avoir des difficultés relationnelles et éducatives avec sa fille. Le père d’Ulla est âgé de 41 ans, il vit marginalisé dans un appartement insalubre et travaille épisodiquement comme photographe intérimaire. Il touche une pension d’invalidité (AAH) et souffre de dépendances toxicomaniaques -à l’alcool et l’héroïne notamment- pour lesquelles il est suivi de manière irrégulière, en consultation ambulatoire. Il est très à l’aise avec Ulla mais aussi très possessif et ne peut s’en détacher. Il fait en outre l’objet d’un signalement aux services sociaux pour négligence envers sa fille.
Ulla est âgée de cinq mois et demi à son admission au service. Son développement est qualifié de « normal » et elle n’a « pas de problème particulier de santé », selon les termes de la Commission Enfance qui déclare en outre que : « les deux parents vivent séparés [après s’être fréquentés pendant neuf années et avoir vécu maritalement pendant un an] et rencontrent chacun des problèmes personnels très importants qui nécessitent un suivi psychologique. Ils ont un mode de vie qui peut mettre en danger la petite Ulla sur le plan physique ». Ils ont tous les deux la responsabilité parentale d’Ulla et en partagent la garde.
L’hospitalisation est programmée pour une durée de trois semaines à des fins d’observation et pourra être prolongée au besoin. Son but est d’évaluer et de renforcer les liens mère-enfant et parents-enfant. Le chef de clinique prendra en charge les deux parents et la fillette ; le praticien hospitalier responsable de l’unité fonctionnelle axera ses soins sur la dyade mère-enfant et enfin, l’interne suivra Ursulla en entretien individuel et assurera le lien avec les services médicosociaux extrahospitaliers. Le travail de l’équipe paramédicale sera également réparti de sorte qu’une infirmière s’occupera plus particulièrement des soins à l’enfant, alors que la seconde apportera préférentiellement son soutien à la mère.
Alors que le cadre de soin est institué afin d’être à la fois contenant et étayant tant pour la mère que pour l’enfant, Ursulla le remet continuellement en cause, par les actes et la parole, obligeant sans cesse les soignants à sortir de la fonction qui leur est attribuée et désorganisant le déroulement des soins. Les réunions d’équipe sont de plus en plus tendues et des dissensions apparaissent entre médecins et infirmiers, et au sein de l’équipe infirmière. A trois reprises, un entretien réunissant des représentants de l’équipe soignante -médecins et infirmiers- et Ursulla est réalisé pour recréer un lien et tenter de reposer les objectifs et les limites de l’hospitalisation.
2. DESCRIPTION CLINIQUE
Un premier entretien a lieu avant l’admission, auquel Ursulla se présente seule, contrairement à ce qui avait été proposé. Nous attendions en effet les deux parents et leur fille. Nous expliquons le but et les modalités de l’hospitalisation à la jeune mère qui paraît détendue et se veut rassurante quant à ses capacités maternelles.
Lors du deuxième entretien, concomitant à l’admission dans l’unité d’hospitalisation, les deux parents sont présents. Ulla est calme et souriante dans les bras de son père qui la cajole. Il y a entre eux deux un lien exclusif et quasi fusionnel qui contraste avec la froideur affichée par Ursulla. Il existe d’autre part une vive tension entre les deux parents : Ursulla attaque son ex-concubin par des insinuations et des remarques dégradantes plus ou moins directes. Ce dernier, déstabilisé, les esquive sans oser répliquer de peur d’envenimer encore la situation et pour ne pas nourrir le conflit. Ursulla semble en proie à un profond désarroi qu’elle s’efforce de masquer. Elle appréhende probablement l’hospitalisation et se trouve gênée par les difficultés qu’elle a pour s’occuper de sa fille. Par un mécanisme projectif, elle rejette son angoisse sur son ex-concubin. Elle ne semble pas réellement préoccupée à ce moment-là par le sort de sa fille. Ulla n’est pas considérée pour elle-même mais apparaît être pour sa mère l’objet d’un enjeu personnel et de défense narcissique.
Dès le début de son séjour, Ursulla éprouve des difficultés à supporter le cadre de l’hospitalisation. Elle nous avertit d’emblée qu’elle ne pourra pas rester trois semaines dans ces conditions, ce qui amènera à de fréquentes renégociations. Elle a l’impression d’être épiée dans ses moindres faits et gestes. La qualité du lien maternel est mise en doute et elle se sent souvent attaquée ou jugée par les soignants. C’est son identité même qui lui semble être menacée.
Les soignants se trouvent effectivement soumis à une double contrainte interne et externe, de « soin » d‘une part, ce qui est leur fonction première et de « contrôle » d’autre part, du fait de la préoccupation des services médicosociaux du département. Un clivage s’opère dans l’équipe entre les défenseurs d’une position exclusivement soignante et ceux qui adhèrent plus à la demande sociale. Ce clivage est entretenu par les propos et les comportements déstabilisants d’Ursulla qui tour à tour demande ou fustige l’aide des soignants. Dans les deux cas, néanmoins, l’intérêt de la mère et celui de l’enfant sont recherchés.
Le cadre de soins subit de multiples modifications pour tenter d’améliorer les conditions d’hospitalisation de la patiente et sa fille. Ces efforts sont pourtant vains et constamment voués à l’échec : la patiente les critique à nouveau et rien ne semble jamais lui convenir. Les soignants ont alors de plus en plus tendance à se remettre en question.
L’anxiété maternelle se transmet à Ulla : l’enfant est nerveuse et se met à pleurer lorsqu’elle est en présence de sa mère. Ursulla se montre d’ailleurs tantôt douce et empressée, tantôt dure et injuste avec sa fille, passant d’un extrême à l’autre de façon aussi soudaine qu’imprévisible. Ursulla semble n’écouter que ses propres désirs, au détriment de ceux d’Ulla. Elle exige parfois de sa fille des attitudes et des prouesses incompatibles avec son âge. Elle lui donne des soins et lui impose un rythme qui ne sont pas toujours adaptés aux besoins d’un enfant de six mois. Les temps de sommeil, les horaires des biberons, des bains et des promenades sont décalés par rapport aux besoins de l’enfant qui est traitée comme un vulgaire objet. Ursulla ne semble pas se soucier du bien être de sa fille, dont elle ne ressent apparemment pas la détresse et dont le malaise l’insupporte.
Les entretiens individuels sont pesants et laborieux, Ursulla étant très défensive. En outre, elle demande souvent à voir les médecins en dehors et en plus des rendez-vous fixés. Tous ces entretiens ne servent qu’à apaiser ses inquiétudes et à désamorcer les conflits interpersonnels engendrés par ses revendications inopportunes et répétées. Il est difficile d’aller au-delà du concret et des problèmes quotidiens. Le travail psychothérapique est limité par l’immaturité et le peu de capacité d’introspection de la jeune mère. Lors des entretiens individuels, Ursulla a la possibilité de laisser sa fille en garde auprès de l’équipe paramédicale pour se préserver un temps et un espace personnels. Pourtant, elle amène régulièrement sa fille avec elle en entretien et la « pose » généralement à côté d’elle dans son siège bébé. Elle ne se préoccupe alors plus d’Ulla, avec laquelle ses échanges sont fugaces et peu intenses. Lorsque Ulla se manifeste trop à son goût, elle la prend sur ses genoux, pour la faire taire. Si elle se met à pleurer, elle lui remet brutalement la tétine dans la bouche et la ramène pour finir auprès des infirmières.
Ursulla exprime des sentiments ambivalents et teintés de sensitivité vis à vis de sa fille qui est à la fois objet d’amour et de haine : « Je l’adore, c’est sûr... » Mais « ...quand elle expulse sa tétine avec sa langue, elle le fait exprès... C’est un caprice. » D’autre part, Ursulla qui se dit choquée par l’attitude et la violence verbale et physique de certains adolescents hospitalisés dans le service, projette son angoisse sur sa fille : « J’ai peur pour Ulla, qu’elle soit comme cela... ça me fait peur, c’est bientôt là... »
Ulla renvoie Ursulla à son propre passé de souffrance et à son enfance éloignée de sa mère. Elle l’interroge sur ses capacités maternelles, en miroir avec la défaillance de la mère d’Ursulla, absente et négligente : « ...quand j’étais enceinte, je me demandais si je pourrais l’aimer. » La peur d’être une mauvaise mère traduit sa fragilité et son faible étayage narcissique. Ursulla a une faible estime d’elle même et présente des éléments d’ordre dépressif comme l’autodépréciation ou un sentiment d’échec et d’insatisfaction. L’enfant doit combler une faille narcissique immense et toute critique des soins apportés à l’enfant est vécue comme une attaque personnelle : « J’arrive mieux à m’affirmer depuis que j’ai Ulla. »
Ursulla entend difficilement les remarques qui lui sont faites par l’équipe soignante et les interprète souvent, par un mécanisme projectif, comme persécutrices. Elle vit également comme une oppression la présence du père d’Ulla et les préoccupations qu’il a pour sa fille. Aussi l’attaque-t-elle constamment lors des entretiens, en sa présence surtout, sur son manque de stabilité et sa toxicomanie. Ursulla explique que ses difficultés à exprimer ses sentiments et sa méfiance dans les relations interpersonnelles sont liées à son histoire personnelle. Elevée loin de ses parents par ses grands-parents paternels, elle dit avoir « besoin d’indépendance » et ajoute qu’elle « n’aime pas être envahie ».
Pendant ces entretiens, Ursulla adopte une attitude qui nous met mal à l’aise, oscillant entre un comportement séducteur accompagné de remarques flatteuses mais déplacées et des attaques insidieuses et subversives à notre encontre. Il arrive fréquemment au cours d’une psychothérapie qu’un patient « attaque » dans un mouvement transférentiel le cadre de soin ou le thérapeute dans sa fonction. Il ne s’agit pas de cela ici. L’attaque est plus sournoise et s’adresse de manière à peine voilée à la personne du thérapeute. C’est son identité et son individualité qui sont directement visés.
Ressentant des difficultés indicibles avec cette patiente dans la conduite des entretiens, mais aussi parce qu’elle génère chez nous un sentiment d’étrangeté mêlé de gêne et d’incertitude, nous nous interrogeons sur les raisons de ce mal être. Ne voyant pas d’autre raison que notre peu d’expérience en matière de dysfonctionnement interactif précoce entre mère et nourrisson, nous en venons à la conclusion de notre propre incapacité à gérer une telle entreprise.
La patiente par la répétition de ses attaques insidieuses associées à des démonstrations séductrices ou plus neutres nous plonge dans le doute. Nous sommes atteint dans notre identité, accablés et soumis à la culpabilisation. Toute tentative d’éclaircissement pour sortir de la confusion dans laquelle nous sommes plongés se solde par un échec douloureux. Toute parole est sujette à malentendu et contradiction. Ceci nous incite à toujours plus de prudence et notre champ d’action se réduit progressivement jusqu’à nous retrouvés totalement paralysés. Acculés dans nos derniers retranchements, nous appelons d’abord à l’aide et demandons finalement le relais définitif de cette prise en charge à la psychologue du service. Celle-ci nous fera rapidement part de son embarras dans cette situation délicate.
Le père d’Ulla a, quant à lui, beaucoup de mal à se tenir aux contraintes horaires de l’hôpital ; il se montre parfois négligent mais reste affectueux et attentionné avec sa fille qui se calme rapidement à son contact. Il banalise beaucoup ses propres difficultés et ne critique que rarement Ursulla. Dans une dynamique de réparation narcissique, il souligne pour lui, fils de parents divorcés, l’importance d’« avoir sa famille ». Ulla est idéalisée et il nourrit pour elle de nombreux espoirs : « Je l’ai tellement attendue... »
Progressivement, Ursulla semble se détendre et se familiariser avec le fonctionnement du service. Elle profite un peu plus des soins qui lui sont dispensés, venant parfois même demander de l’aide aux soignants. Elle parvient apparemment à mieux s’accorder au rythme de son enfant, mais l’interaction avec sa fille est toujours jugée précaire et fragile par les soignants qui s’inquiètent de l’imminence de sa sortie du service. Nous proposons donc une prolongation du séjour hospitalier avec en outre le souci des modalités que devra prendre la prise en charge extrahospitalière. Ursulla dit adhérer aux soins qui lui paraissent bénéfiques mais demande néanmoins sa sortie définitive à la fin de la quatrième semaine d’hospitalisation.
3. HYPOTHESES PSYCHOPATHOLOGIQUES
Cette situation clinique nous semble exemplaire par la coexistence en son sein de plusieurs niveaux de relations d’emprise qui interviennent intriqués les uns dans les autres. C’est tout d’abord l’emprise d’un système sur un individu, représentée par le contrôle de l’administration médicosociale puis du cadre de soin sur la patiente. C’est ensuite la relation d’emprise d’un individu avec son environnement, mis en relief par le fonctionnement de personnalité de cette patiente qui ne semble pouvoir interagir avec l’autre qu’au travers de l’emprise.
3.1. EMPRISE DE L’INSTITUTION SUR L’INDIVIDU La démarche de soin n’est pas le fait de la patiente, puisqu’elle lui est imposée de l’extérieur par les services sociaux et sanitaires municipaux et départementaux, dans le but principal de protéger son enfant, mais avec la menace toujours présente en filigrane d’une déchéance de ses droits parentaux. La patiente est donc contrainte par la force et contre sa volonté de se plier aux exigences de l’administration médicosociale. Elle s’y soumet de mauvaise grâce, par peur de la sanction, et s’y soustrait dès que la possibilité lui en est offerte.
En entrant à l’hôpital, la patiente va ensuite être confrontée au cadre plus ou moins strict mais néanmoins adaptable d’un service hospitalier. Elle doit obéir à un ensemble de règles qui certes permettent la vie en communauté au sein d’une institution, mais empiètent aussi largement sur sa liberté et restreignent son espace personnel. La fréquence, le nombre, la durée ainsi que les horaires des sorties ou des visites sont par exemple contrôlés pour satisfaire aux exigences du soin, mais aussi de l’organisation du personnel soignant, médical et paramédical. Il en va de même des soins, de la toilette, des repas, des loisirs, du coucher et du lever qui sont soumis à un cadre préétabli et peu modulable. Les espaces sont également hiérarchisés en milieux ouverts à tous (espace public), limités aux usagers du service -patients et soignants-(espaces communs), limité à un seul patient et aux soignants (chambre ou salle de soins), ou limités aux seuls soignants (infirmerie, cuisine et salle de détente).
Face à l’institution, la patiente résiste puis se soumet, de peur des répercussions sociales et judiciaires que pourrait entraîner son comportement sur la garde de sa fille. Elle se défend cependant du cadre en ne respectant pas les horaires, en ne prévenant pas de ses sorties ou en débordant sur les « espaces réservés ». C’est notamment le cas lorsqu’elle vient faire chauffer le biberon de sa fille dans la salle de détente en présence des infirmiers. 3.2. EMPRISE DE L’INDIVIDU SUR SON ENTOURAGE
Au cours de l’hospitalisation, nous constatons que la patiente a tendance à agir avec son entourage sous le primat de la pulsion d’emprise. Elle semble, dans toutes les relations qu’elle entretient, user des modalités communicationnelles de la relation d’emprise, que ce soit avec sa fille ou le père de celle-ci, avec les aides soignants, les infirmières ou les médecins.
La patiente emploie de manière inattendue, successivement ou concomitamment, un ton enjôleur ou comminatoire qui plonge son interlocuteur dans l’insécurité et la confusion. Cette vive inquiétude se manifeste chez sa fille par la survenue en sa présence de signes d’angoisse : son visage se crispe, son corps se raidit, elle pleure, crie et s’agite sans raison « apparente ». L’anxiété gagne également les soignants dont les rapports sont de plus en plus tendus. Les réunions d’équipes sont houleuses et sujette au clivage du fait des réactions de protection de chacun face à cette angoisse latente et insaisissable.
La patiente présente de surcroît des traits sensitifs. Elle est susceptible d’interpréter de façon erronée et persécutrice toute parole ou tout geste, même les plus anodins. Ne sachant jamais comment un propos peut être accueilli et de peur de mal faire, nous en venons à nous interdire, de nous-même, toute initiative qui pourrait être réprouvée. Nous nous retrouvons finalement figés, dans l’impossibilité d’agir. Ainsi les soignants font-ils part assez rapidement des difficultés qu’ils éprouvent avec cette patiente à trouver la bonne distance dans le soin : la patiente les trouve soit trop proches et intrusifs, soit trop loin, leur reprochant alors de passer leur temps à la surveiller et à ne jamais rien faire.
Ceci explique également le comportement de son ex-concubin, qui accepte, las et soumis, toutes les attaques de la patiente. Celle-ci le juge, l’invalide dans chacune de ses démarches et condamne ses actes, affirmant paradoxalement, alors même qu’elle le rejette, qu’elle se verrait bien retourner avec lui si ça allait mieux. Elle présente envers sa fille le même type de comportement récriminateur, alternant entre phases de séduction et de rejet. Le père devrait ici se poser en tiers séparateur, mais puisqu’il ne semble pas en mesure de le faire, c’est aux soignants de s’interposer dans cette relation destructrice. L’enfant est contraint par un contrôle maternel omnipotent au silence et à la passivité. Il a perdu sa place de sujet désirant pour devenir le réceptacle du désir maternel et court un risque majeur de développer lui-même de sérieux troubles psychiques ou de la personnalité.
Du fait de la répétition plus ou moins insidieuse de ces attaques et ces reproches infondés, nous finissons par nous interroger sur cette faute que nous aurions commise. Commence alors un processus de culpabilisation qui nous amène progressivement à nous accuser nous-même de cette faute incompréhensible. Notre travail devient alors de plus en plus difficile, nous donnant une impression d’inefficacité, voire même le sentiment d’être contreproductif. Ceci nous amènera, impuissants et en désespoir de cause, à nous dégager de cette situation en la transférant à un autre jugé plus compétent, mais qui souffrira malheureusement de symptômes identiques, inhérents au caractère même d’une relation d’emprise.
CONCLUSION
Dans la théorie psychanalytique, la pulsion d’emprise représente une caractéristique commune du développement et de la personnalité du sujet. C’est une pulsion non sexuelle qui apparaît au stade anal du développement psychoaffectif de l’enfant et qui a pour but de contrôler l’environnement. La pulsion d’emprise porte l’enfant à interagir avec son environnement et lui permet de découvrir dans le même temps la maîtrise, c’est-à-dire le pouvoir qu’il a sur lui-même et sur autrui, et la possession.
La pulsion d’emprise pousse le moi à dominer le monde dans un sentiment de toute puissance qui ignore le sort et jusqu’à l’existence même d’un objet encore mal différencié. Cruelle, la pulsion d’emprise poursuit son but égoïste en se protégeant d’un objet pour lequel elle ne connaît aucune pitié. Elle est par la suite pondérée, dans une structure de personnalité équilibrée, par l’intégration dans le surmoi des interdits parentaux qui permettent, en contrôlant les exigences instinctuelles du çà, une adaptation sociale harmonieuse du sujet.
Si les différentes pulsions qui régissent le moi sont déséquilibrées, la pulsion d’emprise peut l’emporter sur le fonctionnement du sujet, le portant alors à agir en ne suivant que ses propres désirs, au détriment de ceux d’autrui. La relation d’emprise représente le paroxysme de cette façon d’agir qui, par la force ou la séduction, interdit à l’autre toute différence et tout désir. C’est le propre des personnalités perverses, obsessionnelles et paranoïaques de ne fonctionner exclusivement que dans ce mode d’interaction foncièrement violent qui dénie à l’autre le simple droit d’exister et qui s’apparente à un meurtre psychique.
La violence n’est cependant pas inhérente à certains types de personnalités. Ainsi, tout sujet peut-il transitoirement utiliser ce mode de fonctionnement tyrannique, dans un mouvement de défense notamment, mais il sera rapidement refreiné par l’émergence d’un sentiment de culpabilité issu du surmoi et lié à la transgression de l’interdit fondamental du meurtre.
Toute relation intersubjective peut devenir, dans certaines circonstances, le lieu d’une relation d’emprise, si l’un des protagonistes se déclare indûment et par essence, supérieur à l’autre. Il n’est pas de domaine humain qui soit épargné par ce lien mortifère qui n’est pas tant lié, selon la théorie systémique, à l’existence d’une inégalité qu’à la promulgation d’une iniquité. C’est en terme d’inégalité de droit et non de niveau que se pose le problème de la relation d’emprise.
La victime d’une relation d’emprise se voit rabaissée par son instigateur, de l’état de sujet à celui d’objet, tout désir lui étant refusé. Elle ne peut répliquer à la violence qui lui est faite, enfermée qu’elle est dans la fascination et la soumission à cet agresseur insidieux qui la subjugue et la contraint, usant tour à tour de la force et de la séduction. La victime perçoit en outre cette violence comme une punition justifiée par son état d’infériorité et que la révolte ne ferait qu’amplifier.
Le discours et le comportement de l’instigateur n’ont pas pour but l’échange avec l’autre, mais la levée progressive et sournoise de ses défenses pour l’amener dans un état de confusion proche de la transe. Cet état de conscience suspendu est entretenu par l’apprentissage et l’obéissance à des comportements automatiques sous tendus par une logique de survie -l’impuissance apprise- et des règles sociales intangibles.
La relation d’emprise est une forme de manipulation grave qui constitue un réel processus de destruction mentale. La victime n’a plus qu’une faible estime d’elle-même ; elle est atteinte au plus profond de son identité, le droit d’être autre lui étant dénié. L’instigateur n’a que peu conscience de la violence qu’il lui inflige et un moindre sentiment de culpabilité. Pour la victime, le pronostic est sombre et les séquelles psychiques sont profondes, pouvant conduire à l’extrême jusqu’au suicide.
Le contexte du soin semble de par ses caractéristiques, particulièrement propice à la survenue d’une relation d’emprise. Le soignant et le patient se trouvent en effet dans une situation de complémentarité, qui dans l’idéal implique de respecter la place et les droits de chacun, mais qui peut dégénérer à la faveur de l’un ou l’autre partenaire. Ainsi, le soignant peut-il, comme le patient, devenir l’instigateur ou la victime d’une relation d’emprise.
Comme dans toute relation d’emprise, c’est d’abord la prise de conscience de l’existence d’une violence qui est nécessaire à la victime -voire à l’instigateur- pour se sortir de cet engrenage destructeur. Il est donc utile de repérer et de connaître, de manière préventive, les mécanismes d’une telle relation, pour pouvoir éviter de s’y laisser prendre ou d’y prendre l’autre.
L’amélioration de la formation des soignants aux bases de la psychologie médicale ou la supervision de ceux-ci et des équipes de soin par un intervenant extérieur, comme une meilleure sélection des futurs soignants ou l’amélioration de la législation encadrant l’exercice de la psychothérapie ou réprimant les violences psychiques sont autant de pistes intéressantes et qui doivent être étudiées et développées dans le but de minimiser le risque de survenue d’une relation pathogène.
La relation d’emprise reste néanmoins un phénomène susceptible de survenir dans tout rapport humain et contre lequel il n’existe pas de moyen absolu de se prémunir. C’est donc à chacun de veiller en tant qu’individu à sa propre sécurité, et en tant que soignant, à la sécurité de ses patients.
BIBLIOGRAPHIE


