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APPARITIONS ET HALLUCINATIONS

2003, par Pascale CATALA

Pascale Catala est psychologue - membre de l’IMI


Une opinion très répandue veut que les apparitions soient assimilées à des hallucinations. C’est par exemple la position du psychiatre Marc Oraison (1). Si ce chercheur ne préjuge en rien de l’origine divine ou surnaturelle des apparitions mariales, nombreux sont ceux, scientifiques ou grand public, qui prétendent réduire les apparitions à de "simples" hallucinations, leur déniant tout caractère énigmatique. En effet, les hallucinations constituent un phénomène relativement courant et connu en psychiatrie.

A l’opposé, des théologiens convaincus de l’origine divine des apparitions mariales "authentiques", tel le Père Laurentin, répètent inlassablement qu’il ne saurait s’agir d’hallucinations. Ceci en raison du fait que les sujets voyants ne sont pas "fous", qu’ils ont été déclarés par les experts exempts de pathologie mentale affirmée.

Or, on sait maintenant que des hallucinations peuvent survenir en dehors de toute pathologie mentale, par exemple au moment de l’endormissement (hypnagogie), ou dans des états de conscience modifiés, ou après l’absorption de certaines drogues, ou dans des cas d’isolement sensoriel...

En fait, le rapport entre apparitions et hallucinations est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, et il faut se garder de toute simplification excessive. La comparaison des apparitions avec les hallucinations me semble constituer un sujet de recherche intéressant, car soulevant de nombreuses questions.

L’apparition-type

Pour situer le problème, examinons tout d’abord un cas cité dans "Les hallucinations télépathiques", de Gurney, Myers, Podmore (2). Il s’agit d’un récit de l’évêque de Carlisle, au siècle dernier : "Mon correspondant, un étudiant de Cambridge, avait arrêté, il y a quelques années, avec un de ses camarades d’études, le projet de se rencontrer à Cambridge à une certaine époque, pour travailler ensemble. Peu de temps avant l’époque de ce rendez-vous, mon correspondant se trouvait dans le sud de l’Angleterre. Se réveillant une nuit, il vit ou crut voir son ami assis au pied de son lit ; il fut surpris de ce spectacle, d’autant plus que son ami était ruisselant d’eau. Il parla, mais l’apparition (car il semble que c’en ait été une), se contenta de secouer la tête et disparut. Cette apparition revint trois fois durant la nuit. Bientôt après vint la nouvelle que peu de temps avant le moment où l’apparition avait été vue par le jeune étudiant, son ami s’était noyé en se baignant." Cet étudiant a affirmé de plus : "C’est la seule apparition que j’aie jamais vue. Je n’ai jamais eu aucune espèce d’hallucination sensitive".

Dans ce cas, on a une manifestation d’apparence hallucinatoire, qui se situe d’ailleurs entre la veille et le sommeil, moment que l’on sait propice aux hallucinations. Il y a une symbolisation de la noyade : le camarade apparaît ruisselant d’eau. Cette image a donc les caractéristiques d’une image mentale. Cette image a également une résonance émotionnelle très forte sur l’étudiant. Il n’y a pas de pathologie mentale et cette apparition est un cas isolé dans l’histoire du sujet "voyant". Enfin, à cette apparition s’associe une coïncidence de sens : la mort à peu près simultanée de l’ami. On a ici la plupart des ingrédients constitutifs d’une apparition-type.

La perception des apparitions

La perception des apparitions par le cerveau se fait-elle selon les mêmes mécanismes qu’une perception sensorielle "normale", ou selon des mécanismes se rapprochant des hallucinations, ou bien encore selon des modalités tout à fait différentes ? En d’autres termes, l’origine des apparitions est-elle entièrement subjective (produite par le psychisme d’un ou de plusieurs individus), ou bien y a-t-il des éléments objectifs ?

Pour pouvoir répondre à ces interrogations, il faut commencer par se faire une idée plus précise de la fonction perceptive en général, et ensuite des fonctionnements hallucinatoires.

La fonction perceptive a été beaucoup étudiée sur le plan neurologique et psychologique. De nombreux points restent cependant à élucider. Voici pour fixer les idées une présentation schématique de la perception : Grossièrement, on peut considérer 4 niveaux dans la chaîne perceptive :

= Le niveau 1 est celui des organes et récepteurs sensoriels périphériques : des informations en provenance d’un objet (voir plus loin la définition d’un objet dans ce contexte) sont reçues par des cellules spécialisées. Par exemple, les ondes lumineuses d’une lampe sont perçues par les cellules rétiniennes.

= Le niveau 2 est celui des zones cérébrales spécialisées : les aires sensorielles primaires. Les informations sensorielles sont alors intégrées dans le cerveau. Par exemple, pour la vision, les informations de la rétine sont transmises par l’influx nerveux au lobe occipital du cerveau.

= Le niveau 3 est celui des zones cérébrales associatives : les informations sont synthétisées et traitées (processus de discrimination, de reconnaissance, d’identification etc. ...). A ce niveau, le rôle de l’apprentissage et de la culture est primordial.

= Le niveau 4 est celui des aires associatives supramodales intégrant l’ensemble de la sensorialité. Le cortex frontal joue un rôle important pour la formation des idées intellectuelles, l’hypothalamus et le système limbique pour les émotions. Cette activité donne naissance à la représentation mentale de l’objet, qui est ici subjectivé dans un espace imaginaire.

Le premier niveau concerne plutôt l’aspect objectif de la perception, les derniers l’aspect subjectif. Toute perception est donc à la fois objective et subjective, alors qu’on verra qu’une hallucination n’est que subjective.

Il existe des liens entre ces niveaux qui peuvent être à double-sens, des mécanismes de feed-back, tout un processus très riche qui permet de "construire" la perception. Il ne faut pas perdre de vue que sensorialité, mémoire, et imagination sont intimement liées dans l’organisation neurophysiologique du système perceptif.

Définition des hallucinations

Afin de comparer hallucinations et apparitions, il est nécessaire de définir tout d’abord précisément ce que recouvre le terme d’ "hallucination", tel qu’on peut le trouver dans les manuels de psychiatrie (3)(4).

Voici quelques définitions préliminaires :

Objet : la chose à percevoir qui est définie par ses caractéristiques matérielles : forme, couleur, matière (vue, toucher), longueur d’onde, intensité (ouïe), composition chimique (goût, olfaction) ... L’objet est un "stimulus" pour les organes sensoriels (perspective de la psychologie béhavioriste). Remarques : comme il s’agit de perception, cette définition ne concerne que les objets matériels. De plus, le mot "objet" est pris ici dans un sens complètement différent de l’acception psychanalytique.

Illusion : déformation d’un objet réel, incorrectement perçu . Certaines illusions sont dues à un défaut ou une imperfection du niveau 1 (ex : illusions d’optique due à la persistance rétinienne), d’autres peuvent être dues à un trouble au niveau 3 (ex : confondre une branche d’arbre avec un serpent, mirages (paréidolies)). Au niveau 3, l’état de l’organisme (faim, soif, douleur, ...), les émotions et les désirs profonds, la culture du sujet etc... sont déterminants dans ce phénomène d’illusion.

Hallucination : perception sans objet à percevoir. (H. Ey) . Ou encore : Expérience perceptive s’accompagnant d’une croyance absolue en la réalité d’un objet pourtant faussement perçu puisque le sujet ne reçoit pas de stimulation sensorielle correspondant à cet objet.

Il y a donc 3 conditions pour que l’on puisse parler d’hallucination :
- la sensorialité (sans objet)
- la conviction de réalité
- la projection à l’extérieur, spatialisée, d’un contenu psychique.

Ces conditions se retrouvent dans la plupart des hallucinations, mais là encore il ne faut pas trop simplifier, car certains types d’hallucinations ne les vérifient pas toutes. De même pour un autre critère que l’on peut rajouter : le sentiment d’irréalité de l’objet de l’hallucination pour autrui.

Caractéristiques des hallucinations

Analysons plus précisément les caractéristiques hallucinatoires :

On distingue généralement les hallucinations élémentaires (couleurs, lumières, ombres, phosphènes, bruits, vibrations sonores, sons indistincts ...) des hallucinations complexes (figures humaines, animaux, paroles, chants, rythmes). Les hallucinations élémentaires peuvent avoir des contenus stéréotypés (cercles, quadrillages, zigzags, etc.) comme par ex. dans les hallucinations hypnagogiques ou dans ce que Henri Ey a appelé "protéidolies", hallucinations dues à des affections neurologiques ou des organes sensoriels. A l’autre extrême, les hallucinations complexes peuvent mettre en scène de façon très élaborée divers personnages ou éléments, dans un véritable scénario pouvant se comparer à celui du rêve.

On distingue également les hallucinations "psycho-sensorielles" et les hallucinations "psychiques". Dans les premières, le rôle de la sensorialité est primordial, alors qu’il n’intervient pratiquement pas dans les secondes. Dans les hallucinations psychiques, il s’agira souvent de voix intérieures, d’idées imposées, d’une impression de "viol de la conscience", d’intrusions psychiques. Le sujet se sent totalement contrôlé, il reçoit des impulsions qu’il ressent comme imposées de l’extérieur. Ce type d’hallucinations s’observe en présence de maladie mentale (psychose hallucinatoire chronique, paranoïa ...).

Les hallucinations délirantes ou non

Ce qui amène à se poser le problème de la différence normal/pathologique. En effet, si les hallucinations sont le plus fréquemment rencontrées chez des malades schizophrènes, maniaco-dépressifs, etc., où elles sont souvent associées au délire, il existe aussi des hallucinations qui ne sont absolument pas délirantes, où le sujet hallucinant n’a pas de réaction psychotique par rapport à son hallucination. Pourtant, dans l’esprit du grand public (et de certains théologiens), hallucination et délire sont souvent confondus.

Voici un cas d’hallucination délirante : "Bill entendait fréquemment des voix d’hommes discuter de son comportement sexuel et de l’action à entreprendre pour le punir. Une nuit, Bill était assis dans son lit, quand il entendit deux hommes se disputer dans la pièce attenante. Une des voix disait violemment : "C’est un satané salaud et nous allons le tuer !" Bill était terrifié, il était certain que les hommes allaient venir le tuer. Quand son ami Roger frappa à la porte pour lui demander si tout allait bien, il lui demanda qui étaient les hommes de la pièce à côté. Son ami dut le rassurer et l’emmener voir la pièce pour lui faire admettre qu’il n’y avait pas d’hommes, seulement deux enfants endormis. Bill resta très agité toute la nuit". Il est certain que ce type d’hallucinations n’a rien à voir avec les apparitions.

Dans les types d’hallucinations non-délirantes, on a ce que Henri Ey a dénommé "eidolies" ou "hallucinoses", dues selon lui à une défaillance du système perceptif. Il y a désintégration des systèmes fonctionnels de telle sorte que le champ de la conscience est altéré partiellement. Il apparaît un flux d’images sans que le champ de la conscience tombe tout entier dans l’imaginaire. Voici à titre d’exemple comment un malade de Morax décrivait ses "eidolies" (4) : " ...Par exemple, une figure irréelle se superposant dans les portraits et les remplaçant dans les cadres. Un bouquet de violettes est posé sur la cheminée, il s’allonge jusqu’à toucher le plafond.... Les apparitions sont beaucoup plus rares. Un jour que je dictais des souvenirs de Russie, j’ai nettement vu un passage de neige sur lequel se mouvaient des masses noires semblables à des animaux. Un autre jour, je parlais des affaires de Turquie, je vis nettement le buste de profil d’un Turc en turban ..."

On remarquera dans ce cas que l’hallucinose peut commencer par des phénomènes de type "illusion", des déformations d’objets perçus. Dans d’autre cas, le contenu est plus onirique, il ressemble au scénario d’un rêve. Voici un cas publié par H. Flournoy, d’un vieillard atteint de cataracte et presque aveugle, qui regarde les boiseries de sa chambre et les voit se transformer : "...Toute la journée, j’ai vu des personnages partout où je me trouvais. Au coucher du soleil, ceux qui sortaient dans le jardin (et ils étaient nombreux) étaient parfois d’une grande beauté. Une dame, dans une charmante petite nacelle se mit en mouvement. Elle se retourna pour chercher un complément à son esquif. C’est un baldaquin tout or et d’un brillant étincelant. Dehors, la nacelle s’agrandit et la dame se trouva accompagnée de trois autres plus jolies les unes que les autres. Après s’être tenues en face de moi comme pour me saluer, elles se retournèrent et la nacelle fila dans les airs avec une grande vitesse ...". Ce cas illustre ce qu’on appelle "le syndrome de Charles Bonnet".

Hallucinations et physiologie

Certains sujets (rares) ont des capacités de visualisation très développées et peuvent percevoir sans objet. C’est surtout entre les deux guerres que ces "images eidétiques" ont été étudiées (Jaensch, Quercy), mais aujourd’hui elles ne passionnent plus guère. (5)

En fait, toute anomalie dans le système perceptif peut conduire à des hallucinations, et les conditions physiologiques ont une grande influence : sommeil/endormissement, déprivations sensorielles (voir cas précédent), fatigue, stress, jeûne, forte émotion, absorption de substances hallucinogènes, etc., ainsi que les modifications d’états de conscience : transe, méditation, extase ... (6)

Certains personnages célèbres qui n’étaient pas des "aliénés mentaux" ont été sujets aux hallucinations : Socrate, Pascal, Goethe, William Blake ...

Le contenu hallucinatoire

Pour compléter, au niveau de la phénoménologie des hallucinations, on peut ajouter que les hallucinations peuvent concerner les cinq sens, avec une prédominance de la sphère auditive chez les sujets délirants, et de la vision chez les autres. Ce qui est remarquable également, c’est le caractère d’incongruité fréquent des contenus hallucinatoires.

Par exemple, un malade voit les rails du métro qui s’enfoncent dans sa table de nuit pour se transformer en vilebrequin, etc. Le psychiatre Henri Ey dit que souvent "les images hallucinatoires se présentent avec des caractères de déformation qui leur confère un caractère comique, étrange ou monstrueux, reflets de l’altération de la perception visuelle au niveau de sa fonction gnosique ou mnésique et de l’ordre spatial qu’elle ne règle plus normalement." On observe également fréquemment des "métamorphopsies" : des images à transformation rapide, se métamorphosant sans cesse, parfois en mouvements rythmiques (par exemple dans le délire éthylique).

Pour revenir aux trois critères cités précédemment, on a vu que le caractère de sensorialité, "esthésique", peut être variable ; que la conviction de réalité peut-être également variable, de total chez certains délirants, à quasi-nulle chez des patients atteints de lésions cérébrales et expérimentant des "eidolies", où ils doutent de la réalité de leur perception. Quant au caractère d’irréalité de l’objet hallucinatoire pour autrui, il est également contesté dans certains cas : on a observé des phénomènes de "contagion" dans certains hôpitaux psychiatriques (d’où le terme d’"hallucinations collectives" ; et certains médecins pensent que ce jugement d’irréalité dépend de facteurs culturels.

Un large consensus au sein des psychiatres spécialistes ou des psychanalystes considère l’hallucination comme une remontée de contenus inconscients, une projection à l’extérieur de contenus psychiques, individuels ou archétypiques (communs à toute l’humanité). Lors d’une perception, nous avons vu que deux composantes s’intègrent : les stimuli venant des objets extérieurs, et les sollicitations et messages venant du sujet. Dans une hallucination, le système perceptif fonctionnant différemment, il y a inversion des flux d’imagerie, ce qui fait que les contenus subjectifs internes prennent le pas sur les stimuli externes, sont extériorisés et ensuite réintégrés comme venant du dehors du sujet. Ceci s’observe fréquemment dans les pathologies schizophréniques, où le Moi est morcelé et où il y a projection à l’extérieur de certaines parties du Moi désintégré. Ceci peut s’observer également lorsque le champ de conscience est déstructuré.

Les apparitions

Après ce résumé des principales connaissances théoriques actuelles sur les hallucinations, voyons maintenant comment se présentent les apparitions, de façon à pouvoir établir une comparaison.

On constate que tous les sens sont concernés par les apparitions, avec une prédominance de la vision. Voici quelques exemples de contenus d’apparitions envisagés selon les différentes catégories sensorielles.
- Vue : Visage et corps de la Vierge, du Christ, de saints, du diable, d’extra-terrestres, de fantômes, de dames blanches, d’animaux ...
- Objets divers (crucifix, scapulaire, médailles ...), sphères, disques, "soucoupes", objets d’apparence métallique, fleurs ...
- Luminosités, brumes, voiles, substances fluides "ectoplasmiques"... (importance des phénomènes lumineux).
- Ouïe : Sons, paroles, musiques, bruits de casse, frottements, chuchotements, gémissements, coups ...
- Toucher : Les voyants peuvent parfois toucher les mains de la Vierge, embrasser le cur du Christ... Les sujets ayant tenté de toucher un "fantôme" décrivent souvent une sensation de froid ou de viscosité. Dans les apparitions extra-terrestres, les sujets "enlevés" subissent des opérations chirurgicales douloureuses. Les sensations de fourmillement ou picotement sont nombreuses.
- Olfaction : Odeurs de roses, odeurs fétides, odeur de "sainteté", ozone, cannelle ....
- Goût : (plus rare) : sang, hostie, ...

A cela s’ajoute des sensations proprioceptives (force, énergies, sensations de paralysie ...) et intéroceptives (chaleur, brûlures, soulagement de la guérison ...).

Les apparitions mariales de Medjugorje

Examinons en exemple les apparitions mariales de Medjugorje :

Depuis 1981, un groupe d’adolescents et d’enfants voit apparaître la Vierge dans un village de Bosnie. Ces manifestations ont été exploitées de façon regrettable, mais ce n’est pas mon sujet et je ne m’étendrai pas là-dessus. Il y a eu de nombreuses apparitions, certaines à heure fixe dans une chapelle, après une séance de prière. Tous les voyants ont leur vision au même moment. Certaines séances ont été étudiées par des médecins et des psychiatres, d’où l’intérêt de ce cas.(7) Les apparitions sont surtout visuelles et auditives (messages délivrés, conversations entretenues avec la Vierge). La Vierge apparaît vêtue d’une robe grise et d’un voile blanc. Elle a une vingtaine d’années, des cheveux noirs et les yeux bleus, et une couronne brillante sur la tête. Pour les voyants, elle apparaît exactement comme une personne réelle.

Phénoménologie des apparitions

A Medjugorje, les perceptions visuelles sont en trois dimensions, c’est à dire que les voyants ont conscience d’un volume, d’une perspective, d’un agencement spatial des différents éléments de la vision. Il y a également parfois des relations entre l’image de la vision et les objets "réels" . Par exemple, les voyants ont vu le public marcher sur le voile de la Vierge. (Dans un autre cas d’apparitions mariales, à St Pierre la Cour, la voyante a vu sa petite sur marcher sur des roses ; dans un cas relaté par Tyrell, une dame assistant à un concert voit apparaître son oncle agonisant dans son lit, cependant l’orchestre reste visible derrière lui , en contradiction avec les lois de la perspective). Mais il y a des exemples inverses : dans certains cas de fantômes, le spectre est détecté bien que le voyant "lui tourne le dos" ou referme les yeux ; dans le cas d’apparition de la médaille miraculeuse de Catherine Labouré, la vision se manifeste sous la forme d’images plaquées, sans relief. On voit donc qu’il existe toute une variété de répartitions dans l’espace des apparitions, mais qu’elles sont la plupart du temps très localisables par le sujet voyant, qui s’oriente en conséquence.

A noter qu’il arrive souvent que des patients victimes d’hallucinations aient également des réactions d’orientation sensorielle, et des visions en trois dimensions. De plus, on a souvent décrit lors d’apparitions des "paradoxes sensoriels", par exemple on voit des objets tomber sans en entendre le bruit, ou bien on entend une porte s’ouvrir alors qu’elle est fermée à clé, etc. Plus étonnant encore, il arrive que différents témoins aient des sensations différentes, par exemple à Medjugorje, des enfants voyaient la Vierge, d’autres ne faisaient que l’entendre, certains pouvaient la toucher, d’autres ne voyaient rien, etc.

L’articulation des témoignages

Voici un autre cas (1) : en 1879, Lady C. se trouve dans sa chambre avec Melle Z."Lorsque, tout à coup, je vis une forme blanche passer à travers la chambre, de la porte à la fenêtre. Ce n’était qu’une forme vaporeuse et la vision ne dura qu’un moment. Je fus terrifiée et je criais : "L’avez-vous vu ?". Au même moment, Melle Z. s’écria : "L’avez-vous entendu ?". Je dis immédiatement : "J’ai vu un ange voler à travers la chambre". Et elle répondit "J’ai entendu un ange chanter". Nous étions très effrayées, nous ne parlâmes à personne de ce qui nous était arrivé." On remarquera ici que les deux témoins ont perçu des choses différentes mais les ont tous les deux interprétées de la même façon (un ange qui passe).

L’articulation des témoignages des différents voyants d’une même apparition est parfois très complexe.

A Medjugorje, tous les voyants fixaient le même point au même moment quand la Vierge apparaissait. On a observé un phénomène similaire dans les apparitions de Beauraing en Belgique.

Il existe de nombreux cas d’apparitions où les témoignages concordent parfaitement. D’autres où des divergences apparaissent, d’autres où, parmi les enfants d’une même fratrie par exemple, un seul peut voir l’apparition. Bozzano (8) a proposé à ce sujet de distinguer les apparitions "collectives" (perçues par tous les témoins présents) des apparitions "sélectives" (perçues par quelques-uns). Il a cité par exemple le cas de la famille Du Cane : " [...] Lorsque je fus près de l’armoire, je vis avec surprise et terreur une forme humaine qui de la chambre de ma mère s’avançait vers moi sans aucun bruit, comme en glissant. [ ... ] Son visage émettait une certaine luminosité, et c’est pourquoi nous pouvions en distinguer clairement les traits, bien que la chambre fut peu éclairée. L’apparition continua à glisser en direction de mes surs, qui se trouvaient dans la chambre près de la porte extérieure, et qui, étant donnée leur position par rapport à une glace, s’étaient aperçues du fantôme en même temps que moi, le voyant réfléchi dans la glace. Le fantôme passa en les rasant presque, pour se dissoudre presque subitement ; et tandis qu’il passait, nous sentîmes toutes un souffle froid qui semblait émaner de lui. L’apparition ne s’est plus répétée, et nous ne pouvons nous expliquer en aucune manière le phénomène. Une de mes soeurs ne vit pas l’apparition, parce qu’à ce moment elle regardait dans une direction opposée, mais il faut noter qu’elle perçut aussi le souffle froid. Les deux autres ont été avec moi témoins oculaires du fait."

Apparitions et modifications de conscience

Examinons maintenant les apparitions sous l’angle des modifications de l’état de conscience des sujets. Certains chercheurs comme François Favre pensent que les apparitions surviennent toujours lors d’états modifiés de conscience, ce qu’il nomme "situations psi" .(9)

En général, quand les voyants sont des adultes, les témoignages font souvent état d’"une extase" ou d’un "état second" ; ceci est moins net chez les enfants. L’extase se retrouve chez les mystiques et se caractérise par :
- une absorption totale dans une vision de Dieu
- un état émotionnel intense (souffrance ou félicité)
- une immobilité ou un mutisme
- une anesthésie

Dans la description de certains cas, même si l’on n’observe pas d’extase, on retrouve le fait que le voyant est déconnecté sensoriellement du monde extérieur (ouïe, insensibilité à la douleur ...), comme dans l’hypnose. Il peut y avoir une déconnexion visuelle, où l’apparition envahit tout le champ sensori-moteur du voyant (ex : cas des enlèvements extra-terrestres). A Medjugorje , on a mis en évidence une déconnexion graduelle : tout d’abord les enfants conversent avec le public, transmettent des questions à la Vierge, et ils voient encore le mur de la chapelle. Puis peu à peu le mur de la chapelle s’efface entièrement et les enfants semblent complètement absorbés par leur vision.

Ce phénomène serait peut-être à rapprocher avec le développement graduel de certaines hallucinations.

Apparitions et neurophysiologie

Dans cet ordre d’idées, il peut être intéressant de considérer les apparitions sur le plan neurophysiologique. Le cas de Medjugorje a été étudié au niveau médical et neurologique (7), et actuellement une équipe québécoise reprend ce sujet de manière approfondie. Pendant les apparitions, l’EEG des sujets se caractérisait par un rythme alpha, avec quelques pointes Bêta, ce qui peut se comparer à un état de vigilance de veille diffuse, allant vers le Stade I du sommeil (hypnagogie). On sait par ailleurs que les hallucinations sont fréquentes en hypnagogie.

L’état de conscience qui a été le plus étudié par les scientifiques est celui du sommeil paradoxal, durant lequel se produisent les rêves. Ces études peuvent-elles nous donner quelques pistes en ce qui concerne les apparitions ?

Le sommeil paradoxal est caractérisé par des impulsions nerveuses provenant du circuit PGO (ponto-genouillé-occipital), une structure importante du cerveau. Les stimulations PGO empruntent les mêmes voies nerveuses que les perceptions : les informations visuelles provenant du nerf optique transitent par les corps genouillés latéraux pour atteindre le cortex visuel primaire. Bien que le fonctionnement reste très complexe, on comprend que les pointes PGO puissent induire des sensations ressemblant en tout point à des perceptions. Les images suscitées par les stimulations PGO seraient des formes simples, supports de projection permettant aux structures cérébrales d’élaborer des images plus complexes.

Cependant, les pointes PGO sont rares en dehors du sommeil paradoxal, et n’envahissent les autres états de vigilance que dans certaines conditions (par ex. privation de sommeil). Si il existe des "visions" pendant le sommeil, les apparitions se produisent la plupart du temps pendant l’éveil, donc le système PGO n’intervient probablement pas.

Catherine Lemaire a étudié, sur le plan neurophysiologique, le mécanisme des productions de "rêves éveillés". Certains de ces rêves paraissent s’imposent avec tant de vividité que les sujets ont l’impression d’avoir vraiment perçu des événements "réels".

L’hypothèse de Catherine Lemaire (10) est que l’affectivité, le désir, peut susciter une imagerie analogue à celle provoquée par les stimulations PGO. Le désir, les émotions (provenant du système limbique), facilitent la projection sur tout stimulus (pas seulement les stimulations PGO) de contenus psychiques conscients ou inconscients.
Catherine Lemaire s’interroge sur l’impression intense de réalité que les sujets conservent de leur expérience. Elle compare ces rêves éveillés avec les hallucinations qui peuvent survenir dans des états pathologiques comme la narcolepsie. Ceci l’amène à penser que cette impression de réalisme serait due à une absence de phase de sommeil lent précédemment et consécutivement à la vision, contrairement à ce qui se passe dans le sommeil nocturne.
Catherine Lemaire résume ainsi les facteurs qui lui semblent nécessaires pour qu’un sujet croie à sa vision :
- Une imagerie vivace et laissant un souvenir intense.
- L’impossibilité d’imaginer que nos désirs conscients ou inconscients en pourraient être l’origine.
- Un impact émotionnel profond et persistant.
- La plausibilité du contenu comme réalité objective.
- Le besoin de maintenir la croyance en la réalité objective de l’imagerie, car cela donne une signification à notre existence, elle-même étant en manque ou en perte de sens.
- La consolidation de cette croyance par le soutien d’une micro-culture d’accueil.

Il existe plusieurs états modifiés de conscience ressemblant au sommeil (transe, extase, hypnose, possessions, rêves lucides etc.) et susceptibles de produire des visions.

Les états modifiés de conscience ont été beaucoup étudiés, notamment par les écoles américaines de Psychologie de la Conscience et de Psychologie transpersonnelle (Maslow, Murphy, Buhler, Halifax, Grof, LeShan, Assagioli, Wilber, etc ...)

Durant ces états de conscience modifiés, les sujets peuvent avoir une perception entièrement différente de l’espace, du temps, de la matière, du Moi. Ils peuvent s’identifier à toutes sortes d’êtres, et leur conscience de soi et leur perception de la réalité peut être modifiée radicalement. Certains chercheurs se sont intéressés au fait qu’il y a parfois une correspondance surprenante entre le vécu subjectif et des événements extérieurs. Ce sont pendant ces états qu’apparaissent le plus fréquemment les phénomènes parapsychologiques. L’approfondissement des connaissances en ce domaine me semble être une voie prometteuse en ce qui concerne l’étude des apparitions. (11) D’autant plus que les progrès technologiques permettent maintenant d’étudier de beaucoup plus près les systèmes neurobiologiques. Par exemple, une équipe de l’Université Cornell a étudié à l’aide de techniques TEP (Tomographie par émission de positons) les images cérébrales de patients schizophréniques en train d’halluciner. Ces techniques pourront permettre de comparer différents types de visualisations (rêves éveillés, narcolepsies, hypnose...). La pharmacologie, l’expérimentation médicale de substances hallucinogènes permettront également d’acquérir de nouveaux indices.

Le rôle primordial du système limbique, et en particulier de l’hippocampe semble s’affirmer de plus en plus au sein des recherches neurophysiologiques sur les états modifiés de conscience. D’ailleurs, une récente découverte vient de montrer que les neurones hippocampiques avaient la capacité de se régénérer, ce qui va susciter certainement beaucoup de recherches ultérieures sur cette partie du cerveau, qui a un rôle important dans la mémorisation et l’apprentissage.

Pour finir ces considérations neurologiques, on peut citer les travaux de Michael Persinger. Ce chercheur canadien induit des hallucinations par une stimulation électromagnétique du lobe temporal ou des régions hippocampiques. Sa théorie - très controversée évidemment - est que le champ géomagnétique est suffisant pour engendrer spontanément des hallucinations chez de nombreux sujets, ce qui expliquerait selon lui les épidémies de témoins qui se disent "enlevés par des OVNIS". Pour expliquer pourquoi les contenus hallucinatoires sont les mêmes pour plusieurs personnes, Persinger suppose l’existence d’un codage de l’information neuronale, commun à l’espèce humaine (analogue à celui d’un ordinateur), et sur lequel viendrait se superposer les caractéristiques individuelles. Les aimants permettraient d’agir sur cette information et de la modifier. Beaucoup de neurophysiologistes contestent cette hypothèse qui leur semble trop simpliste.

La signification profonde des apparitions

Voici pour la partie "matérialiste" de notre discussion. Intéressons-nous maintenant à l’aspect subjectif de l’apparition, à son sens, à sa signification profonde pour le sujet voyant.

Lors d’apparitions mariales, les messages de la Vierge sont souvent en rapport avec la culture et la problématique de l’environnement de l’apparition. (Ex : La Salette, Fatima ...) . Beaucoup d’apparitions religieuses ou OVNIS expriment des angoisses millénaristes, apocalyptiques, des culpabilités à propos de la violence des hommes, de sa pollution de l’environnement, des problèmes éthiques liés aux manipulations génétiques ...On a mis en évidence chez de nombreuses voyantes d’apparitions mariales une vocation religieuse contrariée, une foi religieuse intense. La description qu’elles faisaient de la Vierge de leurs visions correspondait à l’iconographie traditionnelle qu’elles connaissaient.

Les apparitions de défunts se produisent souvent chez des personnes n’ayant pas réussi à accomplir leur deuil, ou au sein de communautés spirites, où le maintien de la croyance en l’au-delà est cruciale.

On peut parfois observer des boucles de rétroaction : les témoins d’une apparition peuvent induire certaines caractéristiques d’apparitions ultérieures (9).

Ces quelques remarques convaincront, je le pense, de l’importance de la subjectivité pour le phénomène d’apparition. François Favre a insisté sur la présence d’un conflit psychique dans le déclenchement des apparitions, et Catherine Lemaire sur l’influence du désir, de l’affectivité dans la production d’une imagerie réaliste.

Il reste encore beaucoup de chemin à faire pour comprendre par quel processus l’imaginaire collectif peut s’incarner dans les apparitions, reprenant des thèmes de la religion, du folklore ou de la mythologie (12). Cependant, un aspect du phénomène apparitionnel reste à analyser : le caractère d’objectivité de l’apparition. Je ne reprendrai pas la notion d’objet que j’ai définie plus haut, mais je proposerai une définition supplémentaire : Objectivité = qualité de ce qui existe indépendamment de la pensée.

L’objectivité est également définie par l’intersubjectivité, c’est-à-dire ce qui est partagé par tous les sujets. L’examen de l’ensemble des cas d’apparitions étudiés jusqu’à présent suggère que le contenu et le sens de l’apparition sont largement conditionnés par les contenus psychiques conscients et/ou inconscients du ou des sujets voyants, ou par des contenus de l’Inconscient collectif ou groupal. Les apparitions ne sont donc nullement indépendantes de la pensée. Elles ont toutes les caractéristiques d’images mentales. Ces images mentales sont cependant "perçues’ par des témoins.

Le problème des apparitions collectives

Comment alors interpréter le fait que dans de nombreux cas d’apparitions, plusieurs personnes perçoivent la même chose ? Dans notre réalité quotidienne, le fait que plusieurs personnes perçoivent la même chose n’est corrélé qu’à un seul événement : la présence d’un matériel objectif. D’où la tentation, à l’inverse, qu’ont les "croyants aux apparitions mariales", de considérer comme preuve d’existence objective de l’apparition le fait que plusieurs témoignages concordent.

S’il n’y a pas d’objet, le niveau 1 de la chaîne perceptive n’intervient pas. Ceci semble confirmé par une expérience faite à Medjugorje : les enfants levaient les yeux simultanément vers un même point, ce qui semblait indiquer un rôle de la sensorialité, et pourtant un écran posé devant les yeux n’empêchait pas la vision. Ceci impliquerait donc qu’un élément agirait sur les niveaux 2 à 4 de la chaîne perceptive de plusieurs sujets. On conçoit qu’un objet matériel puisse agir sur le niveau 1 de plusieurs personnes, puisque c’est le cas dans notre réalité objective de tous les jours. On conçoit plus difficilement une action sur le cerveau.`

Voici une réflexion du siècle dernier à ce sujet (Schopenhauer) :
"Empiriquement, en effet, nous ne connaissons qu’une seule cause en vertu de laquelle plusieurs êtres doivent avoir nécessairement en même temps la même représentation intuitive, et celle-ci est qu’un seul et même corps, réfléchissant la lumière, de tous les côtés, affecte les yeux de tous. Mais, en dehors de ces causes très mécaniques, il pourrait bien y en avoir d’autres de cette production simultanée des mêmes représentations intuitives chez des êtres différents. De même que parfois deux personnes font simultanément le même rêve, c’est-à-dire perçoivent par l’organe du rêve, en dormant, la même chose, l’organe du rêve peut aussi, dans l’état de veille, tomber chez deux ou plusieurs personnes dans la même activité, ce qui amène alors la représentation objective, comme un corps, d’un spectre vu par elles en même temps."

On est donc est amené à se poser les questions suivantes :

1.Y a-t-il simultanément le même processus cérébral chez les deux individus, et ces processus sont-ils tous les deux endogènes ? (comme quand 2 personnes font le même rêve, ce qui est un phénomène très rare). Ce fonctionnement serait alors totalement subjectif. Cela supposerait que les deux processus soient synchronisés, en "coïncidence significative" pour reprendre un terme junguien.

2.Y a-t-il un seul processus hallucinatoire chez le premier sujet, puis contagion aux autres sujets (suggestion sur des sujets en EMC, hypnose, télépathie, ou autre ?). Là encore, le phénomène serait purement subjectif. L’attente, le désir collectif, jouerait un rôle primordial.

3.Y a-t-il "matérialisation" par un individu ou par une action collective d’une image mentale, qui pourrait ensuite être perçue par les canaux perceptifs normaux ? C’est ce qui semblait s’observer lors des séances du siècle dernier où l’on matérialisait des "ectoplasmes", que l’on pouvait parfois photographier. Les parapsychologues utilisent à ce propos le concept de PK (Psychocinèse).Dans ce cas, une image subjective s’objectiverait, on aurait un passage du subjectif à l’objectif (ce qui est l’inverse du chemin de la perception).

4.Y a-t-il 2 processus cérébraux similaires, mais cette fois ayant une cause exogène, provoqués non pas par un objet au sens ordinaire du terme, mais par un élément accessible par d’autres voies que les organes sensoriels habituels. Cet élément, ce "stimulus inducteur", aurait des effets sur les niveaux supérieurs de la chaîne sensorielle. Il faut remarquer que dans ce cas, le "stimulus" aurait un certain niveau d’objectivité, puisque perceptible par plusieurs témoins, mais cette objectivité ne serait que partielle.

5.Y a-t-il deux processus perceptifs ordinaires d’éléments objectifs, mais qui pourraient être éventuellement altérés par les réactions émotionnelles et affectives des témoins ?

Ces différentes hypothèses ne sont peut-être pas exclusives les unes des autres, et devant la multiciplicité et la diversité des cas connus, on peut se demander si plusieurs processus différents ne sont pas en jeu.

Quelques remarques pour discuter plus avant de ces hypothèses :

L’hypothèse 1 est difficilement appréhendable par la pensée rationaliste ambiante. On a peu l’habitude de raisonner en termes "d’agencement acausal", comme disait Jung. C’est avec le même type d’hypothèse qu’on a tenté d’expliquer la télépathie.

L’hypothèse 2 présupposerait une influence d’un voyant sur les autres. Cela ne correspond pas vraiment à ce qui est observé, et il est difficile de faire cadrer cette hypothèse avec les connaissances actuelles sur la télépathie, l’hypnose, etc. Quelquefois, les témoignages sont si concordants, qu’on voit mal comment cette influence aurait pu s’exercer. On a de plus quelques cas (rares il est vrai), où des témoins ont eu la même vision en des lieux différents, ce qui élimine l’hypothèse de contagion groupale. A noter que le concept d’"hallucination collective" a été peu clarifié par les psychiatres jusqu’à présent.

L’hypothèse 3 de la "matérialisation" a été inspirée par la parapsychologie expérimentale du 19ème siècle. Cependant, les conditions d’expériences de laboratoire avec des sujets "médiums" sont bien différentes de celles de terrain. Et Jung lui-même, dans "Un mythe moderne", p 268, exclut cette hypothèse en ce qui concerne les apparitions OVNIS, en disant qu’il est difficile de concevoir une dépense énergétique suffisante pour matérialiser un OVNI.

L’hypothèse 4 suppose un stimulus de nature inconnue. Dans certains cas, on pense que des stimuli flous, comme par exemple des lueurs, des globes lumineux, des ombres dans les nuages, etc. ont provoqué des illusions, des projections psychiques, déclenchant elles-mêmes un processus hallucinatoire. Ceci explique assez bien des cas comme Fatima, où l’attente religieuse et sociale a pu faciliter la projection. Mais dans des cas d’apparitions mariales comme Medjugorje, Beauraing, Pontmain ou l’Ile-Bouchard, où plusieurs témoins ont eu une vision absolument identique, comment expliquer que le processus hallucinatoire soit similaire chez plusieurs témoins ? Il faudrait imaginer une cause extérieure plus contraignante, un "stimulus inducteur d’hallucinations". Un exemple de stimulus inducteur serait les "messages télépathiques" des agonisants décrits par Gurney, Myers et Podmore. Quelle serait la nature de ce stimulus pour les apparitions mariales et pour les OVNIS ? Doit-on suivre Persinger dans sa théories des hallucinations induites par champ magnétique ?

Quant à l’hypothèse 5, c’est généralement celle qui est la plus courante chez les croyants aux manifestations de la Vierge, les spirites, les amateurs de fantômes et autres hantises, les partisans de l’hypothèse OVNI -"Tôle et boulons", et généralement celle qui vient à l’esprit en premier lieu, avant que l’on ait pris connaissance de toutes les caractéristiques des apparitions. Dans certains cas où des traces objectives (photos, traces d’OVNIS sur le sol ...) peuvent subsister, on ne peut totalement la rejeter.

On pourra remarquer que beaucoup d’apparitions religieuses collectives ont eu lieu au sein de groupes d’enfants. Ey rappelle que "l’imaginaire sature jusqu’à l’absorber presque entièrement la vie psychique du jeune enfant" (1). Le système permettant de construire les réalités perceptives n’étant pas achevé chez l’enfant, il est difficile de distinguer chez lui l’hallucination de l’exercice normal de son imagination (par exemple certains enfants s’inventent un compagnon imaginaire). Le fonctionnement cérébral du jeune enfant est différent de celui de l’adulte (C. Lemaire dit qu’il a une veille globalement plus faible).

Comparaison entre apparitions et hallucinations

Reprenons maintenant notre comparaison entre apparitions et hallucinations :
- Les apparitions semblent entretenir avec les hallucinations de nombreux rapports de similarité :
- Dans les apparitions, la perception paraît sans objet car, soit de nombreux témoins ne perçoivent rien, soit des écrans matériels n’empêchent pas la perception. Cependant, il y a une orientation sensorielle des sujets.
- La conviction de réalité est telle que les sujets sont sûrs de n’avoir pas rêvé ou imaginé, mais plutôt perçu un élément extérieur.
- Les contenus apparitionnels, par leurs caractéristiques subjectives, semblent être des productions inconscientes extériorisées.
- Des états non ordinaires de conscience ont été mis en évidence lors d’apparitions, et l’on sait que dans ces états, les processus hallucinatoires sont fréquents.

Cependant, certaines caractéristiques des apparitions dépassent le cadre des hallucinations connues en psychiatrie :
L’aspect de réception collective de l’apparition la distingue de l’hallucination typique. Henri Ey conçoit l’hallucination comme singularisant l’individu, l’enfermant dans une subjectivité propre, une pathologie par rapport à autrui. Il considère à l’opposé la vision collective religieuse comme un phénomène conforme à l’idéal ou à la croyance du groupe, donc entraînant une intégration. (Pour lui, cette vision serait due à des phénomènes de foule décrits par Freud, et relevant plutôt de la suggestion collective).

La phénoménologie des hallucinations, bien que très semblable à celle des apparitions, comporte tout de même quelques différences : il est rare que l’apparition ait l’aspect fortement incongru de l’hallucination. Le scénario est généralement plus cohérent et moins onirique que dans un rêve où les images sont moins stables (encore que cela dépende des rêves, certains sujets parvenant à des visualisations très cohérentes et réalistes). Il semble qu’il y ait, au moins dans certains cas d’apparitions, un processus de matérialisation, d’objectivation de représentations imaginaires.

Enfin, des phénomènes paranormaux peuvent accompagner les apparitions ("signes divins", poltergeists, etc.).

Conclusion

En conclusion, on peut penser que des processus hallucinatoires entrent en jeu dans les apparitions. Mais les apparitions ne sauraient être expliquées entièrement en termes d’hallucinations "ordinaires". Il est bien difficile aujourd’hui d’apporter des réponses définitives aux questions posées dans cet article. Il me semble néanmoins utile de poser la problématique, en espérant que les études ultérieures sur le cerveau et les états de conscience permettront de progresser dans notre interprétation du phénomène.

On a vu que le mélange entre les éléments venus de l’extérieur et ceux venant de l’intérieur du sujet consistait en un processus subtil et complexe, facilement déséquilibré. Plus les stimuli extérieurs sont flous, et plus les représentations subjectives prennent de l’importance. L’intensité des stimuli, leur degré de contrainte sur les structures cérébrales, influence le contenu de l’imagerie mentale. L’étude de nombreux cas d’apparition nous amène à supposer l’existence de stimuli agissant sur les niveaux supérieurs du système sensoriels, c’est-à-dire directement sur le cerveau sans passer par les organes des sens. Cette action serait rendue possible par des états psychiques spécifiques des sujets.

Dans les phénomènes d’apparition, la distinction sujet/objet semble s’estomper : ce sont les représentations mentales des sujets qui sont extériorisées et perçues. Ce processus paraît être un système dynamique, comportant des boucles de rétroaction, et incorporant des éléments individuels et collectifs (voir la notion de "circuit psi" de François Favre (9) ).

La spécificité intéressante des apparitions par rapport à d’autres phénomènes, c’est qu’elles posent avec une intensité exceptionnelle l’éternel problème de la perception de la réalité, du réalisme/idéalisme. La réalité est-elle uniquement subjective et consensuelle, ou existe-t-il une "chose en soi" ?

Pour l’idéalisme, toute perception n’est qu’une hallucination. Or dans notre vie quotidienne, nous sentons bien que nous avons construit une distinction entre la réalité et l’imaginaire. D’ailleurs, les témoins d’apparitions eux-mêmes, du moins ceux qui ne sont pas malades mentaux, ressentent bien l’apparition comme un fait transcendant leur réalité ordinaire.

Pour le réalisme, il existe une réalité en dehors de l’esprit qui la pense. Cependant, c’est par notre perception, et avec elle ses limites et ses imperfections, que nous percevons cette réalité. Si la conscience ordinaire ne peut percevoir le monde que selon ses catégories prédéfinies (temps, espace, causalité), les Etats Modifiés de Conscience semblent transcender ces catégories et laisser entrevoir d’autres niveaux de la réalité.

IBLIOGRAPHIE

(1) Alonso J.M, Laurentin R, Oraison M et al..(Sociéte francaise d’études mariales).Vraies et fausses apparitions dans l’Eglise. Paris : P. Lethielleux, 1973.

(2) Gurney E, Myers F, Podmore F. Les hallucinations télépathiques. Paris : Alcan, 1891.

(3) Lemperière T, Féline A. Psychiatrie de l’adulte. Paris, Masson, 1977.

(4) Ey H. Traité des hallucinations. Paris : Masson, 1973.

(5) Lanteri-Laura G. Les hallucinations. Coll. Médecine et psychothérapie. Paris : Milan, 1991.

(6) Allain H. Pharmacologie des hallucinations. Cours publié sur Internet.

(7) Joyeux H, Laurentin R. Etudes médicales et scientifiques sur les apparitions de Medjugorje. Paris : O.E.I.L, 1985

(8) Bozzano E. Les phénomènes de hantise. Paris : Alcan, 1929.

(9) Favre F. Caractères généraux des apparitions. Revue Parapsychologie, 1978 ; 6 : 9-18.

(10) Lemaire C. Rêves éveillés - L’âme sous le scalpel. Paris : Synthélabo, 1993.

(11) Leduc F. Etats de conscience, phénomènes psi et santé mentale. La Revue de Parapsychologie, 1983 ; 15 : 19-32.

(12) Meheust B. En soucoupes volantes : vers une ethnologie des récits d’enlèvements. Paris : Imago,1992.